Lufisto

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Tes enfants, tels de petits porcs, se vautrent aujourd’hui dans la fange de l’inculture crasse, Lufisto, l’Histoire a rejoint ta réalité.

Lufisto, un Souvenir

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Charlemagne, roi des Francs.

Lufisto. Je me souviens de son arrivée à la Revue Historienne - Ecole des Annales, il avait une vision téléologique de l’Histoire. Seules comptaient les dates, les faits, rien ne semblait le perturber et il était étranger à la vie quotidienne des Mérovingiens.

Pourtant, Clovis, Clotaire, Mérovée, et tous les Mérovingiens étaient très intéressants. Du moins, ils tuaient des tas de gens et empalaient les têtes sur leurs francisques, ce qui ne manquait pas de faire rire les enfants tandis que les bonnes femmes s’évanouissaient. Je pensai naïvement que cet aspect trivial de l’ère mérovingienne le séduirait. J’étais dans l’erreur.

Rien dans la gaudriole pré-chrétienne ne l’intéressait. Lui, à son embauche, ne citait que les dates, 1515 Marignan, point. « A quoi me serviras-tu », pensai-je.

Nous étudiions l’arianisme, cette première version du christianisme, quand il eut ces mots, durs. « C’est chiant ». « Qu’est-ce qui est chiant ? » répliquai-je. « Les trucs des Francs. Les Francs c’est chiant. »

Je sentis que la discussion ne nous mènerait nulle part. Inutile de lui faire remarquer que les Francs ce n’était pas chiant, car il se contentait de manifester ta haine pure et brute pour l’Histoire, en bon historien réactionnaire. Rien ne l’émouvrait, jamais, ni les Francs ni les Huns, car il avait embrassé ce métier dans le seul but d’amasser du pognon. Je connaissais les gens comme lui, toujours à vouloir plus de pognon, de gros pognon, toujours à courir derrière le fric, tu l’aimes hein ton sale fric qui pue tant ?

Je me souviens de Bibou, en doctorat, et de sa thèse Morts affreuses dans les camps de concentration. Déjà que je ne suis pas férue d’Histoire récente, là, c’était une absence totale de travail de recherche, une simple compilation des morts horribles inventées par les nazis pour tuer les juifs. Grotesque, chaque chapitre détaillait un type de trépas, illustré par une photo morbide, destinée à exciter l’intérêt malsain que les gens portent aux atrocités commises sous le règne de monsieur Hitler. La « thèse » avait obtenu une note très honorable, et Bibou avait acquis une chaire à l’université d'Erfurt, sous la direction du professeur Kaufmann.

Peu avant que Bibou ne parte pour l’Allemagne, je m’étais introduite dans sa maison et avais disposé des mini-billes en haut de l’escalier qui menait à la cave. On trouve ces mini-billes dans les cartouches d’encre, quand on les ouvre avec des ciseaux. Puis j’étais partie. Le lendemain, le journal expliquait comment la fameuse historienne Bibou étais morte en chutant malheureusement sur les marches en pierre menant à son sous-sol. Je n’éprouvai aucun plaisir d’avoir provoqué la fin de Bibou, c’était inéluctable.

Je croyais pouvoir empêcher les escrocs de ramener l’Histoire à une simple plaisanterie de potaches bourrés à la bière un soir de 14 juillet près des falaises d’Etretat. Je me trompais, le sacre de Lufisto était proche.


Clovis

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Napoleon 3, un personnage historique.


Au départ, je ne perçus pas la menace. Nous éditions la Revue Historienne avec quelques professionnels, le célèbre professeur Jacky Baboune, monsieur Framboisier, Odette Roy et Idir, tous docteurs en Histoire, ayant chacun sa spécialité (nunchaku, sabres, bâton, saïs).

Je l’avais pris sous mon aile, il disait s’intéresser aux civilisations européennes pré-moyen-âgeuses, je lui ordonnai donc de m’écrire une biographie de Clovis. Je vis que ce travail l’ennuyait : il bayait aux corneilles.

J’aurais dû comprendre que son intérêt était feint lorsqu’il avait intégré notre équipe rédactionnelle. Les autres, aveugles, ne se préoccupaient pas de son article, et lorsqu’il parut, je fus consternée. Il n’avait pas rédigé une biographie de Clovis, il avait écrit un texte grotesque : 100 blagues sur les Belges, histoire de nous changer de Clovis, une fois ! Je me souviens de ce désolant texte : « Pourquoi il y a de la crotte devant les supermarchés belges ? Parce que sur la porte d’entrée il y a écrit Poussez ». Affligeant, j’avais honte, honte pour ma Revue Historienne souillée par ces inepties. Je n’avais même pas demandé sa démission, je pensais qu’il aurait compris qu’il valait mieux que personne ne le revoie plus jamais.



Hélas, le professeur Baboune me convoqua.

— Josiane, cette nouvelle recrue, Pierre Lufisto, est un élément brillant.
— Vous plaisantez professeur ?
— Absolument pas. Les ventes de la Revue Historienne ont augmenté de 140 % suite à son excellent travail sur la Belgique. Nos lecteurs s’arrachent ce type d’article.
— Mais enfin, de quoi parlez-vous ? Il ne s’agit que d’une suite de pitreries douteuses, destinées à railler le peuple belge ! De plus, il n’est aucunement question d’Histoire, or, nous sommes une revue sur l’Histoire, il me semble !
— Il suffit Josiane. J’ai décidé d’accorder plus de place à monsieur Lufisto dans notre prochaine parution. Vous n’aurez plus à le superviser, désormais, en ma qualité de rédacteur en chef, je m’occuperai personnellement de ses travaux. Vous pourriez en prendre de la graine, votre article sur les aménagements aquatiques des Romains en Erythrée était soporifique.
— Bon sang c’est absurde !
— Ne soyez pas grossière Josiane ! Ecrivez-nous un petit truc pas chiant ce mois-ci, une charade sur Napoléon, ou un rébus sur Champollion. Lâchez-vous un peu.

Je quittai le bureau dans un état second. Ainsi, Lufisto s’accaparait mon travail et récoltait une gloire inappropriée pour ses piteux écrits. La suite serait désolante.


Revue Historienne

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La Revue frôle le néant culturel.

Je ne voulais pas démissionner, mais de mois en mois, la Revue devenait de plus en plus consternante. Les ventes s’envolaient au mépris de toute recherche historique. Après les blagues sur les belges, Lufisto, sous l’œil bienveillant du professeur Baboune, entreprit un numéro spécial blondes, Les Blondes de l’Histoire, de Messaline à Bernadette Chirac, 100 Blagues sur les Blondes. La teneur de ce numéro désastreux, pathétique, séduisait les étudiants : « Comment faisait Messaline pour allumer la lumière après l’amour ? Elle ouvrait la portière ! »

Le numéro suivant, 10 raisons de préférer une bière à une femme, acheva de me détruire. Je n’eus pas la force de présenter mon travail sur l’épidémie de peste au XIIIème siècle dans le Morbihan, et dégottai péniblement une histoire drôle sur un site Internet, ce dans l’unique but de toucher ma pige de cinq cents euros, nécessaire pour payer mon loyer. J’ai encore honte de ce trait d’esprit, que j’avais présenté, fébrile, au comité rédactionnel.

Toto est à la messe et c’est bien ennuyeux. « Mince j’ai envie de caca » dit Toto. Il monte sur le toit de l’église et fait caca par un trou. En bas, le curé dit : « Que tout ce qui tombe du ciel soit béni. » Plaf ! Le caca de Toto lui tombe dans les mains.

« Voilà un excellent travail d’historien sur l’église » avait dit le professeur Baboune. Je ne soulignai même pas les éléments hautement improbables, comme par exemple la capacité de Toto à escalader une église, surtout avec une envie de faire caca, ou encore la probabilité pour qu’il y découvre un trou adéquat pour y faire ses besoins, ni même la coïncidence troublante entre les propos du curé et la chute de l’étron, comme par hasard entre ses mains et non à ses pieds.

J’encaissai mon chèque et me dégoûtai de la médiocrité dans laquelle je sombrais, à cause de Lufisto. Je décidai d’agir en découvrant la couverture du dernier numéro, 100 Blagues sur le Japon médiéval – Yamamoto Kadératé !

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Les illustrations sans intérêt de la Revue Historienne salissaient l'Histoire.


Nettoyage

Faire disparaître les dépouilles des collaborateurs de la Revue Historienne fût aisé. Après les avoir abattus avec mon revolver en plein bouclage, je les entassai dans une bétonnière et lançai le gâchage d’un mortier de ciment. Je déplaçai mon véhicule jusqu’à un chantier, et coulai les corps dans les fondations d’un immeuble d’habitations de standing.

Je fus inquiétée par la police durant quelques jours, mais en l’absence de cadavres, elle ne pût m’inculper. Légitimement, je récupérai le titre de la Revue et pus de nouveau publier des recherches historiques et non des plaisanteries.


Lufisto

Lufisto mort, je pensai que mes soucis le rejoindraient dans la tombe. Hélas, la Revue Historienne déposa le bilan car plus personne ne l’achetait. La concurrence s’engouffra dans la brèche créée par la disparition de Lufisto, Historia publia 1000 blagues de cul, et la Revue de la Seconde Guerre Mondiale diffusa 200 devinettes sur Hitler, une moustache qui fait führer.

Dans les facultés, les thèses, déjà fantaisistes, devenaient illisibles : « Pourquoi Napoléon mettait-il sa main dans son veston ? Pour tenir son pantalon ! » Je me désolai de la situation dans laquelle la recherche se mettait. Bientôt, il n’y eut plus de réel travail d’historien, et ce phénomène devint mondial. Lufisto avait gagné.

Je pourrais aujourd’hui tuer tout le monde pour empêcher que la mémoire collective ne se perde en blagues douteuses, mais je n’aurais certainement pas le temps. Ou alors il faudrait que j’accède à plusieurs bombes atomiques, ce que malheureusement mes revenus d’historienne au RMI ne me permettent pas.


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