Les chroniques de Moncert-sur-Pouillac/Saison 1 : un hiver pas totalement tranquille

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Une chaise qui a de l'importance, comme nous allons le voir. Tu es appâté, n'est-ce pas, futur lecteur ? Te voilà piégé dans une histoire passionnante qui te maintiendra en haleine jusqu'à ce que je décide que ça suffit maintenant, tu peux retourner à tes occupations oiseuses.

Depuis le 24-12-2013, le bdo accueille dans ses colonnes un extrait de la Gazette de Moncert, "hebdomadaire d'information locale". Afin que chacun puisse saisir les tenants et aboutissants des nouveaux faits relatés à la lumière des événements passés, nous compilons ici la totalité des extraits diffusés lors de la première saison.

24-12-2013 : Témoignage de Mme Blédur à propos de son extraordinaire aventure

« Mardi matin vers 10h, je sors de chez moi et voilà-t-il pas que je croise devinez qui ? Mme Michu. Elle me dit bonjour et je la salue en retour car, malgré notre contentieux concernant la façon dont elle a parlé de mon fils devant moi en juin dernier, je suis une personne respectueuse d'autrui qui sait rester polie. C'est quand même bizarre qu'elle se soit trouvée dehors ce jour-là. Je croyais qu'elle avait attrapé une angine. De là à penser qu'elle fraude la Sécurité Sociale, il n'y a qu'un pas qu'un auteur de lettre anonyme serait susceptible d'exploiter s'il n'avait pas mon sens moral. Mais là n'est pas le plus intéressant. J'arrive à la boulangerie, objectif de ma pérégrination matinale, dans l'espoir d'acquérir une baguette pas trop cuite cette fois-ci. Et là, je tombe sur M. Frémont, complètement désemparé de ne plus trouver son portefeuille pour payer un croissant à son chien Loulou, dont il devrait en passant mieux surveiller les habitudes défécatoires, un jour une vieille dame risque de glisser dessus et de se rompre le col du fémur, ça s'est déjà vu. Quoi qu'il en soit, je fais tout de suite le rapprochement avec Mme Michu dont j'avais remarqué qu'elle portait une baguette sous le bras quand je l'ai croisée. Bien sûr, je n'ai rien dit à personne car je n'aime pas trop les commérages et je n'ai aucune preuve de ce que je ne me permettrais pas d'avancer mais quand même, on est en droit de se poser des questions. »

31-12-2013 : Interview de M. Frémont au sujet de l'affaire qui a secoué le village

La semaine dernière nous signalions la disparition du portefeuille de M. Frémont dans des circonstances troublantes, mettant en émoi pendant plusieurs jours la population de Moncert. Cet incident regrettable a connu un heureux dénouement. C'est Loulou, le fidèle compagnon de M. Frémont qui a permis de le retrouver. Nous avons interviewé son maître :

M. Frémont : C'est en sortant de la boulangerie sans avoir pu acheter son croissant à Loulou que j'ai glissé sur une de ses superproductions . Ma chute fit surgir mon portefeuille de la poche extérieure gauche de ma veste et me permit donc de le récupérer. Ce n'est qu'après quelques jours d'alitement due à une grippe soudaine que je lus avec effarement l'écho de la disparition de mon portefeuille dans la gazette et que je vous contactai pour rétablir les faits.
La gazette : Ce n'était donc pas l'acte d'un voleur (ou d'une voleuse) comme on a pu le soupçonner ?
M. Frémont : Aucune hypothèse n'est à écarter. Normalement, je mets toujours mon portefeuille dans ma poche droite. Mais peut-être ai-je accroché ma veste à l'envers sur mon porte-manteaux. De ce fait, quand je l'ai replacé ce matin-là, j'ai pu intervertir. Enfin, hasard ou acte malveillant, on ne saura jamais ce qui s'est vraiment passé.
La gazette : Pourquoi pensez-vous toujours à la possibilité d'un acte malveillant ?
M. Frémont : Déjà, si j'avais perdu mon portefeuille dans ma veste, ça voudrait dire que je ne suis qu'un blaireau et que je serais très partiellement à l'origine des désagréments que Mme Michu a subis. Non, le plus probable est que quelqu'un ait voulu me faire un mauvais tour. D'abord il (ou elle) me l'aurait subtilisé avant que je rentre dans la boulangerie puis remis dans ma veste juste quand j'en sortais. Et je ne vois qu'une personne ayant matériellement pu le faire tout en détournant les soupçons sur une tierce personne via un témoignage médiatisé dans une gazette fort connue et appréciée au village. Mais je tairais son nom car moi je n'aime pas insinuer des choses que je ne peux pas prouver.
La gazette : L'auriez-vous fait que la déontologie de notre métier nous eut interdit de le rapporter. En tout cas, c'est bien à Loulou que vous devez une fière chandelle !
M. Frémont : C'était plutôt une tour hélicoïdale. Néanmoins, comme j'ai marché dessus, on ne peut qu'émettre des suppositions à partir des résidus. Je connais les commérages à propos de mon fidèle compagnon. C'est un artiste méconnu et injustement méprisé dans ce village, peu au fait en matière d'art contemporain. Certains body-artistes sont pétomanes, lui est fécomane. C'est moi qui l'ai dressé et je n'en suis pas peu fier. En tout cas, même si on ne partage pas ma vision de l'art, je pense que tout le monde peut s'accorder sur le fait qu'il faut que les habitants arrêtent de marcher dessus. C'est du vandalisme. Je sais bien que je suis moi-même coupable mais ce n'était pas intentionnel, j'étais troublé par ma mésaventure. Il serait même logique que cette malencontreuse dégradation ait été l'objectif de la manœuvre de la personne qui m'aurait subtilisé mon portefeuille, ce qui collerait parfaitement avec ses opinions exprimées à propos de mon Loulou. Mais voilà, non seulement ses machinations ont été mises au jour mais j'ai retrouvé mon argent.
La gazette : Merci M. Frémont pour cette histoire de Noël qui finit bien, même si Mme Michu mettra sans doute du temps à s'en remettre. La morale est qu'il faut toujours faire attention à ne pas se retrouver dans le besoin.

07-01-2014 : Extrait du courrier des lecteurs extérieurs au pays

M. Mouchon nous écrit pour s'étonner de l'impudeur avec laquelle M. Frémont étale sa relation sado-maso avec son petit ami : « Ce n'est pas au moment où le mariage pour tous commence à peine à rentrer dans les mœurs qu'il faut donner une image aussi douteuse d'une relation homosexuelle. Les relations maître-esclave n'ont normalement pas cours parmi nous, je tiens à le préciser à ceux qui restent attachés à leurs préjugés. » Rassurez-vous M. (ou Mme ? Hihihi) Mouchon, Loulou est un chien ! Nous pouvons convenir que ce n'était pas clairement rappelé la semaine dernière mais quand même, nous ici à Moncert, nous avons su garder une vie et des habitudes saines. M. Frémont, choqué par vos insinuations quant à sa perversité présumée, me charge de vous dire qu'il est une personne tout à fait normale et respectable et qu'il tient à la disposition de qui le souhaite une vidéo de sa webcam le filmant en train de s'affairer devant un site aux moeurs légères strictement hétérosexuel, s'il faut en venir là pour laver son honneur. Rassurez-vous, M. Frémont, bien que personne ne vous ait jamais vu accompagné d'une personne du beau sexe et que certains pourraient trouver vos tenues vestimentaires parfois un peu colorées, sans compter votre démarche un peu intrigante, bref que malgré un faisceau de présomptions qui pourraient nous faire croire le contraire maintenant que j'y pense, cela ne nous était jamais venu à l'esprit.

Mme Champierre voudrait des précisions sur ce qu'il est advenu de Mme Michu dont les "désagréments" ont été évoqués la semaine dernière. Sachez, chère Madame, que Moncert est un petit village un peu isolé, loin de certains services de l'Etat, et que nous avons l'habitude de régler certaines affaires entre nous. Un petit comité citoyen s'est spontanément formé et s'est occupé promptement du cas de Mme Michu. Nous n'entrerons pas dans les détails de cette sombre histoire, d'autant que ce qui était reproché à Mme Michu s'est avéré infondé. Si cela peut vous rassurer, aujourd'hui Mme Michu va mieux. Elle se repose à l'hôpital de Pécoisse où elle avait été transportée, en compagnie de Mme Blédur qui l'a rejointe la semaine dernière. Puisqu'il s'avère que ces deux amies partagent la même chambre, gageons qu'elles sauront s'occuper entre elles pendant leur convalescence, le jour où elles se réveilleront.

M. Bengaza se demande où est situé notre charmant village. Eh bien, c'est un peu difficile à expliquer pour qui n'est pas du pays. A partir de Pécoisse, il faut sortir par le chemin de Va-au-diable, continuer tout droit pendant 7 km jusqu'au croisement des Sept Pendus (c'est facile à reconnaître grâce au squelette de vache à côté du tracteur calciné dans le champ que l'on voit vers la droite juste avant d'arriver au croisement). Ensuite, tourner à gauche et traverser la forêt (mais pas la nuit) en faisant bien attention de ne pas sortir du sentier pour des raisons évidentes de sécurité. Au sortir de la forêt, prendre la première à droite et continuer par le chemin de terre qui descend jusqu'au pont qui enjambe la Pouillac, rivière qui traverse notre village. Arrivé au pont, rouler assez vite car les planches sont branlantes et il y a un grand trou. Si tout se passe bien, vous tomberez dans le trou et vous fracasserez 10 mètres plus bas sur les rochers. Si vous arrivez à passer, on vous attend de pied ferme au village. Nous, à Moncert, on n'aime pas les étrangers.

14-01-2014 : Un beau mariage en perspective

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Raymonde Choubillac. Ou son frère Auguste ? Peut-être son père ou sa mère aussi. Voire même leur futur enfant. Ca fait longtemps qu'ils ont tous exactement les mêmes gènes dans la famille...

Qui a dit que Moncert dépérissait ? Nous sommes heureux d'annoncer le prochain mariage de Raymonde Choubillac avec Auguste Choubillac, son cousin germain. Certes, le Père Mathieu avait émis quelques réserves, dans la mesure où il s'agit de jumeaux, leur mère ayant eu des relations coupables avec leur grand-père. Fallait-il considérer les deux tourtereaux selon leur lien de cousinage (issus du même grand-parent) ou fraternel (issus de la même mère) ? C'est en constatant la nouvelle rondeur du ventre de Raymonde que notre curé s'est finalement résolu à admettre la légitimité de cette union afin que le fruit de leur amour puisse vivre dans la respectabilité d'une vraie famille. Sans doute aurait-on pu préférer que Raymonde trouvât un heureux élu plus éloigné génétiquement, mais il faut avouer que les personnes à marier ne sont plus légion dans notre village, aussi charmant soit-il. Mais certains se souviennent peut-être du petit Gédéon, avec qui Raymonde était inséparable. Depuis leur plus tendre enfance, ils se promenaient main dans la main en rentrant de l'école, souriant innocemment à la vie qui avait permis qu'ils soient ensemble. Chacun était persuadé qu'ils se marieraient tous les deux dès qu'ils seraient en âge. Comme le destin peut être cruel parfois ! C'est quand il eut 12 ans que le garçon commença à manifester des troubles de la personnalité, jusqu'à blasphémer contre le Père Mathieu, l'accusant de gestes que la morale réprouve. Par ailleurs, on se rendit compte qu'il saignait occasionnellement par l'anus en revenant du catéchisme, ce qui causa un grand effroi à sa famille. Celle-ci, consternée, comprit que leur fils était possédé par le Démon et entreprit de demander son aide au père Mathieu, qui entreprit un jour de pratiquer un exorcisme. Il resta enfermé avec le pauvre enfant dans sa chambre pendant deux heures. On entendait le petit hurler et se débattre tout à sa lutte contre les Forces du Mal. Lorsque notre valeureux curé ressortit de la pièce, il croyait l'avoir sauvé avec l'aide du Seigneur. Gédéon était prostré dans son lit mais semblait vidé de toute la haine qui l'habitait. Hélas, le lendemain matin, ses parents trouvèrent son lit vide. Un cheval avait disparu et on comprit que Gédéon avait fui durant la nuit. Où se trouve-t-il à l'heure actuelle ? Est-il seulement encore en vie ? En tout cas, si tu nous lis, Gédéon, sache que ta Raymonde est en passe de commencer une nouvelle vie sous les meilleures auspices, au milieu d'une population qui lui fera une belle fête !

21-01-2014 : Le sang coule

Le Père Mathieu a été sauvagement assassiné. Ce drame abominable est survenu la veille du mariage des Choubillac, qui a donc dû être annulé. Notre cher curé qui officiait depuis plus de vingt ans était l'âme de notre village. Tout le monde se souviendra de ses prêches enflammés vantant les vertus de la chasteté et nous enseignant la dignité qu'il y a à suivre le chemin tracé par notre Seigneur. Le crime est d'autant plus horrible que le curé a été retrouvé le sexe tranché et enfoncé dans son fondement.

Notre communauté n'a pas tardé à réagir et à prendre les mesures qui s'imposaient en châtiant le coupable. Il s'agissait bien sûr de M. Frémont dont la perversité des mœurs a été révélée récemment dans ces colonnes. Qui d'autre qu'un inverti aurait pu avoir une idée pareille ? Certes, alors que les cendres de la maison du coupable étaient encore fumantes, Mme Grinelle est venue nous informer qu'elle avait vu un étranger rôder autour de l’Église le soir de la mort du Père Mathieu et qu'après réflexion cet inconnu ressemblait beaucoup à Gédéon Cubannel, dont nous parlions la semaine dernière. On l'a retrouvé couché sous le pont enjambant la Pouillac dans un état d'ébriété avancé. Il a rapidement avoué son forfait et nous avons dû admettre qu'il y avait un deuxième coupable. Bien entendu, notre communauté s'est assurée qu'il ne commettrait plus jamais aucun forfait lui non plus.

Nous espérons que notre village est désormais purifié de ses démons. Nous attendons qu'un nouveau prêtre vienne prendre la suite du défunt. L'évêque de notre diocèse a promis de nous en affecter un très bientôt. D'ici là, c'est notre vicaire qui se chargera de l'enterrement et de toutes les messes.

Par souci d'exhaustivité, je me dois de mentionner un regrettable incident. Toute commotionnée par cette tragédie, Raymonde Choubillac s'est mise à proférer des propos incohérents semblant signifier que notre regretté curé était le père légitime de son enfant à naître et que c'est ce qu'elle avait avoué à Gédéon lorsqu'il était revenu la voir pour la dissuader de se marier avec un autre que lui. Je compte sur chacun d'entre vous pour ne pas répandre cette rumeur infondée, bien que troublante. De tels propos salissant la mémoire d'un homme venant de mourir seraient impardonnables s'ils n'avaient été tenus par une créature profondément ébranlée par ces événements. Cette dernière a été admise à l'hôpital de Pécoisse le temps qu'elle retrouve son équilibre mental.

28-01-2014 : Le démon à nos portes

Un événement très inquiétant est survenu mercredi dernier. Mme Grinelle, qui était comme d'habitude postée à sa fenêtre pour surveiller si tout allait bien, a eu la surprise de voir une créature mi-homme mi-bête arriver à pied par la route qui passe par le pont. Cet être étrange et répugnant avait vaguement forme humaine mais sa peau était noire, comme s'il avait brûlé. Les hurlements de Mme Grenelle ont alerté ses voisins, qui sont venus aussitôt avec leur fourche, tant ses cris les avaient effrayés. Découvrant la créature démoniaque eux aussi, prenant leur courage à deux mains, ils avancèrent prudemment vers elle en agitant leur arme. Celle-ci s'enfuit si vite qu'ils ne purent la rattraper, malgré l'entrain que leur procurait la satisfaction de s'être rendu compte que ce n'était finalement plus eux les gibiers. Le plus troublant dans cette histoire est que les témoins ont clairement identifié l'accoutrement de cette créature du Diable comme étant un chasuble.

De là, on a émis l'hypothèse que c'était le fantôme du Père Mathieu qui avait été enterré la veille, cherchant à se venger du meurtre qu'il avait subi. D'autres ont au contraire imaginé que le saint homme était revenu parmi nous tel Jésus et que la noirceur de son visage était simplement due à des traces de la terre qui l'avait recouvert. Pour en avoir le cœur net, il aurait fallu rouvrir sa tombe mais c'était le risque de commettre une profanation. Le dilemme a pris fin lorsque l'évêque de notre diocèse nous a indiqué que le prêtre François Ndiaye qu'il nous avait envoyé pour prendre la suite du Père Mathieu était revenu à l'évêché dans un état mental très préoccupant. Nous avons alors compris notre terrible erreur : le nouveau curé avait dû être attaqué par un esprit satanique hantant nos forêts qui avait pris possession de son corps et l'avait transfiguré. La perte de la protection du Père Mathieu ayant laissé le champ libre aux Forces du Mal, celles-ci s'étaient ruées sur un prêtre inexpérimenté dans l'intention de nuire plus tard aux habitants. Notre village est sauvé pour l'instant mais nous attendons toujours un nouvel homme d’Église capable de lui assurer sa protection. Nous sommes sûrs que notre évêque, ayant maintenant pris la mesure du contexte local, nous enverra la bonne personne.

04-02-2014 : La fête au village

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La cocaille de Moncert, spécialité locale qui te fera devenir comme nous.

C'est jeudi prochain qu'aura lieu le principal événement culturel de notre bien-aimé village : la fête de la cocaille. Rappelons que cette plante médicinale est la principale production locale et constitue l'essentiel de nos sources de revenus. C'est un des illustres ancêtres de M. le Vicomte de Moncert qui en a ramené les premiers plants en 1737 et a réussi à l'accoutumer à notre climat. La cocaille est même à l'origine de la création de Moncert puisque c'est le besoin de main-d’œuvre pour la cultiver qui a fait se regrouper un certain nombre de paysans en quête de travail au seul endroit du pays où elle réussit à pousser.

La cocaille est une plante qui peut se mâcher, mais tout aussi bien se prendre en infusion. On peut aussi en extraire chimiquement ce que nous appelons ici la cocailline, une poudre qui nous sert de condiment pour la plupart de nos plats. On l'ajoute au biberon des bébés afin de les fortifier. Cette plante aux effets bienfaisants innombrables est sans doute la principale cause de l'augmentation de notre espérance de vie à la naissance, qui frôle les 47 ans !

Jeudi prochain donc, les traditionnelles réjouissances seront organisées sur la place du village. Des plants de cocaille seront bénis et un grand festin réunissant toute la population aura lieu. Il y sera servi toutes sortes de boissons et de plats à base de cocaille. Gageons qu'une fois de plus, l'assistance saura profiter de l'occasion pour s'éclater comme disent les jeunes d'aujourd'hui ! Il est vrai qu'il ne faudra pas trop nous pousser. En général, le lendemain matin, tout le monde se réveille la tête lourde, ayant complètement oublié ce qui s'est passé. On ramasse quelques cadavres et on nettoie le vomi. Neuf mois plus tard, les pertes seront compensées par de nouvelles naissances. Ainsi va le cycle de la vie.

11-02-2014 : La fête est finie

La fête de la cocaille a été particulièrement réussie cette année puisque non seulement personne n'est capable de raconter ce qu'il a vécu mais qu'il semble même impossible de reconstituer ce qui s'est passé. Par exemple, comment Gertrude, la vache à lait de M. Martineau, a-t-elle bien pu se retrouver coincée dans les branches d'un chêne à 5m au dessus du niveau du sol ? Qui a bien pu construire ce totem de 20m de haut fabriqué à l'aide des tables et des chaises amenées pour le banquet ? De quelle mythologie les animaux étranges qu'il figure sont-ils issus ? Et que signifient ces inscriptions écrites dans ce qui semble être différentes langues inconnues provenant du fond des âges ? Pourquoi les cadavres de cette année ont-ils tous été amputés de leur membre viril et ont-ils eu le cœur arraché sans qu'on ait pu retrouver la trace de leurs organes manquants ? Tout cela pourrait être à même de nous rendre perplexes. Mais bon, ce qui est fait est fait. L'important est qu'on se soit bien amusé, surtout après cette période funeste que nous avons traversé.

La seule question qui fait actuellement polémique est ce qu'il faut faire du totem. Certains le trouvent tout à fait à leur goût et voudraient le voir subsister en tant qu'émanation collective de l'esprit de notre village. D'autres, le vicaire en tête, voudraient carrément brûler ce qu'ils estiment être l'œuvre du Démon. Mme Blédur, rentrée de convalescence, voudrait récupérer sa chaise.

17-02-2014 : Totemistes contre Gardiens des Valeurs

La situation liée à l'apparition du totem s'est cristallisée par la formation de deux camps opposés : les Totemistes et les Gardiens des Valeurs. Afin d'y voir plus clair, nous avons invités à un débat les chefs de file des deux camps, Messieurs Chandru et Choubillac.

M. Chandru : Ce totem est une monstruosité païenne. Il trône sur la place en face de notre église. C'est une insulte à notre religion. Regardez tous ces personnages difformes dans des positions que la Morale réprouve ! Il faut le brûler au plus vite !
M. Choubillac : Ce monument est une création collective qui a été réalisée pendant un moment fort de la vie de Moncert. Je considère qu'il est une émanation spirituelle de l'âme de notre village, un phare de notre culture locale. Le détruire serait un acte barbare digne des heures les plus sombres de notre Histoire.
M. Chandru : Cette abjection n'est qu'un relent nauséabond de la pire sauvagerie venue du plus profond des âges. Je soupçonne cette chose d'être la concrétion du Mal qui s'est insinué à Moncert depuis quelques temps et qui a causé tous nos malheurs.
M. Choubillac : Je crois au contraire que ce totem est une réaction salutaire aux forces obscures qui rôdent encore. C'est notre terre ancestrale qui se rebelle dans un grand élan vital et turgescent !
M. Chandru : Je ne suis pas étonné que la sexualité explicite et exacerbée du totem ne soit pas pour déplaire à un Choubillac, dont les mœurs de la famille ont continuellement heurté les principes bibliques élémentaires. Les vieux démons qui nous font subir tous ces outrages n'ont pas nécessairement une origine extérieure au village.
M. Choubillac : Oui, il est parfaitement possible que les tragédies récentes soient justement causées par la corruption de ce qui était justement censé incarner le Bien. La pédophilie de notre défunt prêtre est un fait maintenant établi. Il s'avère donc que plus grande est la vertu proclamée, plus petite est celle du professeur.
M. Chandru : C'est un homme d’Église disparu que vous diffamez ! Issu et continuateur d'une longue lignée de relations incestueuses, c'est un sortilège que l'homoncule que vous êtes se soit révélé viable. En tout cas, vous déraillez complètement mon pauvre ami !
M. Choubillac : Pour la continuation, je plaide non coupable. Je vous rappelle que ma sœur nous a révélé quel hypocrite l'a engrossé. Je ne suis pas sûr que notre lignée ait beaucoup à gagner de l'apport de ces gènes de pervers. D'ailleurs, je me demande bien qui tenait le cierge pendant leurs ébats.
M. Chandru : Choubillac ! Vous dépassez les bornes de la mesure ! Repentez-vous !
M. Choubillac : Tais-toi avorton et arrête d'agiter tes petits poings, tu vas t'enrhumer. Ça ne m'étonne pas que l'évêché ne nous ait pas envoyé de vrai remplaçant. Les élucubrations du Christianisme ne trompent plus personne. Il n'arrive plus qu'à leurrer les esprits simplets des Africains, dont est issue la nouvelle prêtrise. Et la prochaine génération ne sera sans doute plus constituée que de trisomiques. Alors toi qui n'es que vicaire, je m'étonne que tu sois même capable de parler. Sans doute es-tu analphabète.
M. Chandru : Choubillac ! Vous irez en Enfer ! Je vais m'en charger !

Les intervenants n'ayant plus rien à se dire, nous les avons remercié pour la haute tenue du débat. Notez bien qu'à la rédaction nous avons bien pris garde de conserver notre neutralité, comme la déontologie journalistique l'exige, dans l'attente de savoir quel camp finira par l'emporter.

25-02-2014 : Une question de principe

Mme Blédur est entrée en guerre pour récupérer sa chaise qui fait maintenant partie du Totem, dont l'existence continue d'exacerber les tensions. Comme chacun sait, la droiture morale, quand elle s'exerce au détriment de petits arrangements entre amis, provoque parfois des conflits. L'intransigeance et la pugnacité de Mme Blédur quant au respect de ses droits ont souvent créé des querelles qui ont rarement eu l'occasion d'être résorbées. Cette fois-ci, elle se trouve entre deux feux, ce qui ne semble pas l'impressionner outre mesure, comme personne ne s'en étonnera. D'un côté, les Totemistes refusent catégoriquement que soit prélevé ne serait-ce qu'un petit morceau du monument sacré. De l'autre côté, les Gardiens des Valeurs veulent brûler entièrement le Totem et ne laisser subsister aucun artefact habité par l'esprit du Malin. Mme Blédur n'a que faire de ces considérations et il est fort à parier qu'elle serait elle-même allé chercher sa chaise en bravant le service de garde des Totemistes si elle n'était pas coincée dans un fauteuil roulant qu'elle doit utiliser le temps que ses jambes finissent de guérir. Mais dès qu'elle pourra se mouvoir normalement, elle compte bien récupérer son bien. Il lui a bien été proposé de lui offrir une autre chaise, même de plus grande valeur, mais elle n'en démord pas : « on ne se sert pas chez les gens pendant leur absence et on rend ce qu'on a pris indûment à autrui. »

On raconte que le camp des Gardiens des Valeurs essaierait de manœuvrer Mme Blédur à son profit. L'idée, semble-t-il, est de lui permettre d'extraire sa chaise en espérant que le reste s'écroule. Comme les Totemistes ont menacé de faire subir le même sort à l’Église que celui que les Gardiens promettait au Totem, la situation est équilibrée et chacun a autant à perdre que l'autre s'il attaque le premier. Tandis que si c'est une personne non impliquée dans un camp qui prend l'initiative d'attenter au Totem, les Gardiens des Valeurs en auraient le bénéfice sans avoir les inconvénients d'une vengeance. Il se murmure (mais la Gazette se désolidarise entièrement de ces allégations) qu'une aide logistique sophistiquée serait en train d'être fournie à Mme Blédur afin qu'elle parvienne à ses fins, avant même d'avoir recouvré l'usage de ses jambes. Comment cela serait-il possible ? Seul l'avenir nous le dira.

04-03-2014 : Opération Ninja

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Oui, parfaitement Monsieur. Des femmes ninjas, c'est possible.

Il est très difficile de reconstituer précisément les événements qui se sont déroulés vendredi matin à l'aube malgré ou à cause du nombre de témoins présents sur les lieux du crime. D'abord, un vrombissement s'est fait entendre, très faible au début, puis assourdissant lorsque l'engin venu du ciel est arrivé à la verticale du Totem. Nous ne savons pas s'il s'agissait d'un prototype d'hélicoptère militaire de dernière génération, mais c'est l'hypothèse la plus réaliste qui a été proposée à ce jour. Lorsque l'appareil s'est stabilisé au dessus du Totem, une personne semblant vêtue d'une combinaison intégrale, que certains ont cru assimiler à un déguisement noir de ninja, s'est laissée glisser le long d'un filin jusqu'à mi-hauteur du Totem. Là, elle a attaché le filin au Totem, puis a fait un signe de la main à l'intention du pilote de l'engin volant. Celui-ci s'est mis à remonter dans les airs. C'est alors que s'est produit la catastrophe.

On ne saura jamais ce qu'espéraient les malfaiteurs. Voulaient-il s'emparer de la chaise par la grâce d'une secousse sèche qui l'aurait extraite du reste du Totem ? Ou comptaient-ils emporter le Totem en entier et le stocker dans un endroit éloigné afin d'avoir le temps d'opérer leur forfait ? En tout cas, ils n'avaient pas pris en compte la proximité de l'église. Lorsque le Totem s'est décroché de sa base, emportant avec lui Mme Blédur (car c'était elle, vous l'aviez deviné), le poids mal évalué de la charge a empêché l'engin de s'élever dans les airs aussi vite qu'ils avaient prévu. Sa cargaison s'est alors encastré dans le clocher, qui n'a pas résisté au choc, pas plus que Mme Blédur dont on connaissait pourtant la dureté de la tête. Seule la chaise a été retrouvée intacte au pied de ce qu'il reste de l'église. L'objet volant non identifié a réussi à s'échapper quand le filin s'est rompu.

Tout ceci a ravivé la guerre entre Totemistes et Gardiens des Valeurs. Les premiers tiennent les seconds pour les instigateurs de l'opération tandis que les seconds les accusent d'avoir simulé une attaque du Totem pour détruire en réalité l'église. Mme Blédur emportera son secret dans sa tombe. Façon de parler, évidemment, puisqu'il n'a pas été possible de retrouver un quelconque morceau de son corps parmi les débris de briques et de bois. Du coup, la querelle s'est reportée sur ce qu'il fallait faire de la chaise. Les Totemistes veulent la récupérer en tant que relique sacrée du Totem maintenant disparu, éventuellement réexploitable pour créer un nouveau Totem. Les Gardiens des Valeurs voudraient enterrer la chaise pour remplacer l'absence de corps à placer dans la tombe de Mme Blédur. Nous sommes donc encore loin d'en avoir fini avec cette histoire.

Bien qu'il faille admettre que les tragédies qui secouent notre village aient eu un retentissement tel que nous avons doublé les ventes de la Gazette, nous ne saurions nous réjouir du malheur des autres. Néanmoins, nous devons préciser à notre lectorat que le pire pourrait être à venir et qu'il serait dommage qu'ils manquent les prochains numéros.

11-03-2014 : La menace zombie

Dernière minute ! Mme Blédur serait vivante. Ou mort-vivante ? Nous le saurons bientôt. Toujours est-il que c'est Mme Grinelle, qui était comme d'habitude postée à sa fenêtre pour surveiller si tout allait bien, qui a eu la première l'extrême frayeur de voir cette apparition : Mme Blédur marchant d'un pas décidé dans la direction de l'Eglise. D'après notre témoin, elle semblait très pâle et son visage exprimait une volonté farouche. Elle n'a donc pas osé l'aborder au cas où Mme Blédur serait devenue une zombie. Elle l'a quand même suivie de loin et pu constater que des passants qui la croisaient l'avaient aussi reconnu et s'enfuyaient à son approche.

En tant que rédacteur en chef, j'ai envoyé immédiatement toute mon équipe de reporters sur la piste de Mme Blédur. Ils n'ont pas voulu quitter leur bureau, pour divers motifs tels qu'une crampe soudaine à la jambe, la mort subite d'un cousin éloigné et autres fariboles suintant la mauvaise foi et la lâcheté. Profondément déçu, je pris la résolution d'y aller moi-même tout seul au péril de ma vie. Le droit à l'information avant tout ! Mais, au moment de partir, je fus pris soudain d'un accès de pitié : que deviendrait mon équipe si leur chef disparaissait ? Je décidai donc de faire mes investigations par téléphone. J'approchai ma main du combiné lorsque mon téléphone sonna et qu'une voix hystérique me hurla la suite de ces événements.

Mon interlocuteur avait lui aussi vu Mme Blédur (ou sa manifestation post-mortem). Elle aurait escaladé les décombres de l'église, récupéré sa chaise et serait parti directement chez elle, où personne depuis ne sait ce qu'il s'y passe. Il faut dire que personne ne se sent tout à fait préparé à y aller. Ici, à Moncert, nous avons déjà eu affaire à des sorcières, des démons, des monstres et même quelques étrangers, et nous avons su régler leur cas par des moyens adéquats et traditionnels. Mais de zombie, point.

Au moment de boucler cette édition de la Gazette, nous sommes donc dans l'incertitude la plus angoissante quant à l'évolution de cette affaire. Nous espérons vous en donner les prochains développements la semaine prochaine, si nous sommes toujours vivants. Je précise à nos nouveaux abonnés que nous ne pourrons effectuer de remboursement en cas de décès de toute l'équipe.

18-03-2014 : Le retour de celle qu'on attendait pas

Malgré l'arrivée du modernisme jusque chez nous (aujourd'hui plus de la moitié des habitants disposent de l'eau courante et de l'électricité !), il faut avouer que toutes les mentalités n'ont pas évolué avec la même vitesse que les progrès techniques. On trouve encore à Moncert quelques esprits simples qui croient encore à des légendes d'un autre âge. La semaine dernière, certains naïfs ont cru voir un zombie. Ici, à la rédaction, cela nous a fait beaucoup rire et nous n'y avons pas prêté grande attention, bien qu'ils nous a semblé intéressant de mentionner l'anecdote pour amuser les lecteurs. Voici les derniers développements de cette histoire cocasse dont on reparlera encore longtemps.

Lorsque M. Chandru, notre vicaire, a pris son courage à deux mains, ainsi qu'un crucifix en argent, un bol d'eau bénite et un fusil chargé avec des balles d'argent, et s'est approché prudemment de la demeure de Mme Blédur, il a cru bon de hurler « Sors de cette maison, Démon, et affronte le bras armé de notre Seigneur ! ». A sa grandiloquence ridicule a été rétorqué : « Laisse-moi tranquille, Chandru, et retourne t'occuper de tes grenouilles de bénitier ». Eh oui, un zombie qui parle, ça ne s'est jamais vu. Il a donc fallu se résoudre à une explication plus terre à terre, n'en déplaise aux romantiques toujours prompts à imaginer de nouveaux fantasmes délirants pour occuper leur morne quotidien. Il aurait été théoriquement possible de demander directement à Mme Blédur, mais tout le monde s'accordera sur le fait que, bien qu'il y ait une profonde différence de nature entre Mme Blédur et un zombie, la dangerosité de l'une quand on la dérange équivaut à celle présupposée de l'autre quand il n'a pas mangé depuis six mois.

Diverses hypothèses ont donc été émises par une population soulagée mais assez interloquée. Mme Grinelle s'est avancée à faire un parallèle entre la mort puis la résurrection du Christ trois jours plus tard, mais la personnalité de Mme Blédur a semblé à tous assez éloignée de celle de Jésus, dans la mesure où, dans la situation très improbable où un inconscient se permettrait de frapper la joue gauche de Mme Blédur, c'est son pied droit qu'elle détendrait jusqu'à la joue gauche de son adversaire en un mawashi-geri qui ne laisse aucune autre trace éventuelle du corps que quelques dents éparpillées dans un rayon de trois cent mètres. Étant admis que même Mme Blédur n'aurait pas pu survivre à l'impact de sa tête contre le regretté clocher, c'est lorsque certains se sont demandés si nous n'avions pas simplement affaire à quelqu'un qui lui ressemblait, que nous nous sommes souvenus que Mme Blédur avait une sœur jumelle qui avait quitté notre village il y a plus de trente ans. Tout s'est alors éclairé : apprenant la mort de sa sœur en lisant la Gazette (maintenant mondialement connue et appréciée), elle serait revenue pour prendre possession de l'héritage familial.

Heureusement que les sœurs Blédur n'étaient pas des triplées : on en aurait perdu une pour en récupérer deux. Ce n'est pas moi qui ai écrit la phrase précédente que je ne cautionne pas. Je ne dis pas ça car je me serais rendu compte que Mme Blédur peut lire ce que je ne viens pas d'écrire, mais je n'aime pas m'attribuer indûment une paternité, déontologie oblige. J'ajoute que Mme Blédur, que ce soit elle ou sa soeur, ou même son zombie, a toujours eu la considération des habitants de notre village, en tout cas de ceux qui sont toujours vivants.


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