Illittérature:Le chien du voisin

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En ratissant les feuilles mortes dans mon jardin, j'avais remarqué un nouveau chien chez les voisins. Il circulait derrière le grillage vert plastifié, sondant ce que j'imaginais être son nouveau "territoire". C'était un beagle, vraiment très mignon et adorable. Du premier coup d'œil j'ai vu qu'on allait faire de super copains.

Il s'appelait Ernie. En fait je sais pas s'il s'appelait Ernie, mais je trouvais que ça sonnait bien. Ernie. J'ai abandonné mon râteau et je l'ai appelé. « Ernie, Ernie, allez viens ici Ernie ! » J'ai fait des signes de la main. Il passait justement dans les parages, reniflant en longeant le pied de la clôture. Quand il est venu à ma hauteur, il a reniflé mes doigts passés à travers le grillage. Trop mimi ! Il a même léché mes doigts ! MES DOIGTS ! J'ai ensuite essayé de passer toute ma main pour lui caresser la tête mais les mailles étaient trop resserrées. Tout juste ai-je pu lui tapoter le museau. Après un temps il est allé trottiner ailleurs.

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Ernie

J'ai fait des signes, appelé, gesticulé, mais rien à faire, il était dans sa névrose obsessionnelle exploratoire. J'ai balayé des pieds devant la haie, donnant des coups de pied dans les feuilles mortes et remuant les détritus épars. C'est comme ça que j'ai vu la branchette morte. Je l'ai ramassée et instinctivement je l'ai agitée à travers le grillage. Mais j'ai constaté qu'elle était trop courte. J'ai donc arraché une branche à mon pommier. Il avait plu hier soir alors j'ai dû élaguer la branche détrempée avec les dents. Comme mon copain bouclait sa ronde de patrouille, il a vu la branche lui pendre au nez et il l'a reniflée. J'ai attendu longtemps mais ça a valu le coup : Ernie a pris la branche dans sa gueule et s'y est fait les dents. Il tirait dessus et moi je tirais de mon côté. On jouait à tire-à-la-corde, du moins autant que ça peut se faire entre un chien et un humain, mais c'était trop bien.

On a bien tiré pendant 20 minutes, puis j'ai eu envie de passer à autre chose. Je suis allé chercher une balle de tennis. Le chien était reparti en vadrouille mais quand il a repointé le bout de son museau, j'ai mimé un vif lancer de balle par dessus le grillage. Il a mordu à l'hameçon ! Il a cherché la balle puis je l'ai encore relancé sur une fausse piste, et encore et encore, c'était si trognon. Inépuisable source de bonheur. J'ai toujours deviné que cette race de chiens était joueuse, mais pas au point d'être aussi conne.

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Mais on a entendu un bruit dans l'allée bordant l'autre côté de son jardin. Des pas. Il a rué vers la source du bruit, quelques ricanements de gamins. Il les a suivis avant qu'ils ne passent hors de vue derrière un muret. Puis il a repris son petit trot espiègle. J'étais anxieux pour la reprise de mon jeu. J'ai tendu ma balle comme un appât. J'ai imprimé mon visage contre le grillage. J'ai multiplié les "coucou Ernie". Mais il ne prêtait plus guère attention, promenant son royal dédain sur le bout de la truffe. Mais qu'avaient-ils donc de plus intéressant que moi ces bouseux clandestins ? Ils s'étaient même pas intéressés à lui ! Je me suis alors dit, en désespoir de cause, que si je faisais comme eux, je serais sûrement l'objet de la même attention. J'ai mis mes mains dans les poches et j'ai siffloté en levant les yeux au ciel, avec cet air de badaud ennuyé. Je l'avais au coin de l'œil, et il n'avait pas l'air le moins du monde captivé.

J'ai poireauté une bonne heure à le regarder déambuler mené par son museau hyper-sensible. Pendant tout ce temps, j'ai conçu un programme destiné à le regagner. J'ai fait comme les mangoustes : j'ai gambadé pour attirer son attention, en imitant le son cartoonesque de ressorts tournoyant dans les airs comme une marteau-pilon électrique bondissant. Boooeeiiiinnggg, Boooooeeiinnggg, Boooeeiinnggggg, les mains devant moi façon mante religieuse. Tenez, j'ai même arboré un rictus "dents de lapin", qui certes n'était pas foncièrement nécessaire.

Comme il avait l'air plus intéressé par un motif de briques rouges, je me suis dit que j'en faisais trop. La clé, c'était de cultiver la réciprocité de camaraderie, et cette familiarité, on le sait bien, se joue toujours sur les petits détails. J'ai d'abord jappé, en remuant la queue et les oreilles. Il a brièvement tendu l'oreille, ça je peux en attester. Ensuite il a dû me reconnaître, ce qui doit expliquer pourquoi il s'est désintéressé. Mais, me suis-je dit, pourquoi ne ferais-je pas, pour lui donner le bon exemple, ce que je voudrais que lui-même fasse pour m'amuser ? Alors j'ai commencé à creuser dans un trou dans mon jardin comme si je déterrais un os. J'ai déblayé la terre à mains nues en évacuant sur les côtés. J'ai rapidement compris que ce n'était pas efficace. Pour bien creuser et évacuer en même temps avec les mains, il faut rejeter la terre entre les jambes. On met ainsi mettre à contribution l'élan du poids du corps en avant, dans le sens du déblayage et de la langue pendante. J'y suis allé en grattant frénétiquement couche superficielle de terre friable, c'est tellement plus efficace que de faire des poignées de terre. Je n'ai pas trouvé d'os mais en revanche, j'ai déterré un album de la bande dessinée Cubitus. Sur le moment, je n'étais que colère noire jusqu'aux oreilles. Il faut dire que c'était la BD que j'avais offerte à mon fils à son anniversaire. Le saligaud ! Il m'avait fait croire que je le lui avais fait perdre, que c'était pas sa faute et tout. J'ai culpabilisé comme un malade pour ce machin !

J'ai levé mes yeux de mon ouvrage (au sens propre et figuré), et j'ai vu qu'il n'y avait rien à voir. Ernie était rentré dans sa niche.


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— Alors, qu'en pensez-vous, Mr. Ischmkslcrndrfmnstrflschtrkrlfsghkr ? Je suis normal, hein ? Réglez vite mon cas, que tout soit conforme dans les petits papiers et que je puisse retourner à la vie active !
— Mais je ne suis pas Mr. Ischmkslcrndrfmnstrflschtrkrlfsghkr. Je suis Mr. Ischmkslcrndrfmnstrflschtrkvnstrpflsklstk. Mr. Ischmkslcrndrfmnstrflschtrkrlfsghkr est votre psychologue. Moi je suis votre psychiatre à l'asile de Schmrflskmplbrstrmsk btn fnrmxttstrtrtr, spécialisé dans les névroses et paranévroses canines.
— Quoi ?
— Oui, vous êtes bien à l'asile.
— Non c'est pas ça, j'ai pas bien entendu le nom.
— Mr. Ischmkslcrndrfmnstrflschtrkvnstrpflsklstk.
— Aaaahhh... j'ai cru l'espace d'un instant que vous étiez Mr. Ischmkslcrndrfmnstrflschtrkrlfsghkr.
— Vous n'êtes pas ici pour rien non plus. Concernant le diagnostic, je peux vous assurer avec une incertitude de 0% et une marge de 0% que vous avez, quelque part dans le cours de votre histoire, "franchi la barrière".
— Ça m'a pas fait trop mal j'espère ?
— Vous êtes devenu un chien-garou.
— Hein ?
— Le syndrome du chien-garou, cher patient A-15587X, est un complexe de refoulement psychotique transformant essentiellement son sujet en chien. Le sujet se met à se comporter et à penser chien, mais sans pouvoir l'admettre à lui-même et à son entourage non-canin. La pathologie se transmet géneralement par voie de morsure.
— Mais c'est calominieusement faux ! Mais c'est quoi cette escroquetterie ???
— Mr. Vlksmrklpplhspnvd ?
— Oui Mr. Ischmkslcrndrfmnstrflschtrkvnstrpflsklstk ?
— Veuillez escorter le patient dans sa cellule... Pour le calmer, apportez-lui un bol de croquettes Pedigree Pal perimées.
— Bien Mr.
— Mr Ischmkslcrndrfmnstrflschtrkvnstrpflsklstk, vous pouvez être assuré que je vais tout dévaster de vos installations hospitalières, annihiler dare-dare vos farfadesques marshmalloweries, si je n'ai pas ce bol de croquettes tout à l'heure !

Quelques heures plus tard...

— Il y a un problème avec le patient A-15587X.
— Que se passe-t-il ?
— Lui et le patient XWB-45578-C sont en train de sérieusement s'entredéchirer et de durement se saigner.
— Le patient XWB-45578-C ? L'homme-garou ?
— Exact, Mr. Ischmkslcrndrfmnstrflschtrkvnstrpflsklstk. Vous avez une si bonne mémoire. Vous seul pouvez vous souvenir des noms des 5 membres composant votre équipe.
— Oh il ne faut rien exagérer. Ce n'est pas si dur que ça de se rappeler de Titi, Toto, Tutu, Tata et Teuteu.
— Vous êtes si modeste aussi.
— Pour en revenir à notre sujet : alors le patient XWB-45578-C doit essayer de mordre le patient pour le transformer en homme, et le patient essayer de mordre le patient XWB-45578-C pour le transformer en chien. Il y a une soif de compagnie dans cette institution qui n'est pas étanchée par l'eau dont nous les abreuvons. Puis-je voir où en sont les deux patients ?
— C'est que... ça ne donne pas trop l'appétit, si vous voyez ce que je veux dire... à moins que vous ne soyiez un amateur de ragoût de garous.
— Mais j'en suis un. Allons voir.
— Ah, très bien alors.

Les couloirs résonnaient des échos de la fureur, entre-amplifiés par la gangue de chaleur de l'établissement non-climatisé. Les deux hommes se retrouvent devant la glace sans tain donnant sur le compartiment des patients A-15587X et XWB-45578-C. Entre les grognements, les maudissements, les stridences et la mastication copieuse des déchiquetages, un « Make love, not warf » est jeté dans le vif ensanglanté, sans doute par XWB-45578-C. Les deux hommes restent muets et contemplatifs devant ce spectacle épitrochastico-borborygmique où chacun essaie de mordre l'autre. Mr. Ischmkslcrndrfmnstrflschtrkvnstrpflsklstk lève enfin le silence :

— On installe une grille entre les deux ?

Ils se regardent un instant...

(ensemble) NON !!!

Silence.

— Vous êtes sûr qu'ils ne nous entendent pas là ?
— Même s'ils nous entendaient...

Nouveau silence...

— 15 € sur le chien-garou.
— 15 € pour une telle montre de fureur ? Vous me décevez Mr. Ischmkslcrndrfmnstrflschtrkvnstrpflsklstk. C'est bien trop peu.
— 20 €.
— Deal.
— Allez...
— Non !! Oui, allez !... Ja ja ja !
— OOOuuuuuuuhhh......
— AAAAAAHHH !!...
— Aïe !! Ça doit faire mal ça !
— J'ai mal pour lui !
— Ouuf !
— OOOOooooOOoohh !
— TTSssssssss...
— pppffff !!
— MMPFF !!
— YYYaaaaaaaaahhhaaaa !!!
— TSCHHFFF !!!
— WWAAAAAAAAAAA !!!!!!
— GRROOOOHHH..............
— FPOUNK !
— POOUUAAAH !!
— HHUUUUUuuuUUU !!
— HHHAAANNNN
— GNNIIIIIII !
— AAhhahh
— OOOOHHH !!!
— IINNNNGGG.........
— HA !
— HHiiiiiiiiiiiiiiiiiiii
— KWAÏÏÏÏÏÏ !!!
— HHaaachatcheeeeuuuffffff


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— REEEEEEEUUUUUUUUUUUUUHHHHHHHHH

J'essayai de bien vérouiller sur sa jugulaire, mais il saccadait telle une puce musculaire atteinte de hoquet pathologique.

— FoouuAAAhhhRRRrrrggggggghhhhh

C'était lui qui allait devenir un chien !

— UUggggpprrrcchhhhhttttt !!

Ou c'était moi qui allait devenir un homme !

— Guegguuuuaaaaaawwwaaaa !!!

Je me débattais de sous lui pour l'assaillir en position de force et lui plonger mes canines dans l'artère. C'était retourné-renversé-relevé-enroulé-boulé-paré-repoussé-rebraqué-tarabiscoté en séries, mic mac pêle-mêle scritch scratch sens sus dessous pile poil.

— BBBOOOuuaaaahhhh !!!!!!

Un coup de rein et quelques bonnes bourrades dans l'aine m'assurèrent un bon repli. Je sautai dans le ventre de l'occasion tête la première. J'émergeai de sous lui les crocs à découvert, attiré par le sang d'une plaie fraîche. J'étais moins hémophile que porté à l'abrupte conclusion. Fracturer la peau, briser la charnière défensive ultime, tels étaient les seuls phares qui me faisaient mener ma barque homérique à la descente des flux de poussières d'étoiles filantes !

— Boouuuéééééééééééé !!!!!

Je me sentis enfin approcher du but !

ALLEZ CRIE !

CRIE !!!

CRIE TA DOULEUR CAR TU VAS DEVENIR MON COMPAGNON CANIN POUR L'INFINITÉ DE L'ÉTERNITÉ ENTRE LE CONTINENT DE TOUJOURS ET L'OCÉAN D'À JAMAIS !!! SUBIS MON ASSAUT FATAL !!!!!!! TOI, TOI QUI ES MOI !!

YYYYYYYAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA.....................................

20 € !!! Tu me les dois !
— ACH NEIN NEIN NEIN !!!


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