Illittérature:Le Patron

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Cette version du Patron est la dernière en date des traductions du célèbre poème narratif de l'américain Frederick Winslow Taylor, l'inventeur du taylorisme, d'un trésor et du zeugma. Le traducteur de cette version, José Beau de l'Airvé, en propose une lecture des plus contemporaine publiée dans la préface de son recueil Splif et Idées àl.





« Une fois, dans le midi sonnant, pendant que je travaillais, robuste et plein d’entrain, à ma vaine tâche quotidienne dans une usine très connue, pendant que vendais mes poings, tout éveillé, soudain il se fit un vacarme, comme de quelqu’un brassant violemment, brassant derrière la porte de l’atelier. « C’est quelque patron, — murmurai-je, — qui brasse derrière la porte de l’atelier ; ce n’est que cela, et rien de plus. »


Ah ! Confusément je me souviens que c’était avant mes chaudes vacances de juillet, et chaque jupette brodée au dehors chantait littéralement ma renaissance. Ardemment je désirais le soir ; en vain m’étais-je efforcé de tirer de mon poste de travail un sursis à mon bonheur, à mon bonheur pour ce départ seul tout là-bas, pour ce départ seul tout en bas, tout là-bas — jusqu’à ce que descendre je ne puis plus.


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« J'aimerais être un oiseau, pour m'envoler vers la Grande Motte... »


Et le bruit, enjoué et bien distinct des machines rouillées se dispersait, me vidait du bonheur, inconnu pour moi jusqu’à ce soir ; si bien qu’enfin, pour me sentir vivre et mon cœur battre, je m’allongeai, répétant : « C’est quelque patron qui sollicite l’entrée à la porte de l’atelier, quelque patron qui finit en avance et sollicite le passage à travers l’atelier ; — c’est cela même, et rien de plus. »


Mon corps en ce moment se sentit anémié. N’hésitant donc pas plus longtemps : « Connard, — dis-je, — ou connasse, en vérité je vous implore d’aller vous faire voir ailleurs ; mais le fait est que j’étais bien là et bien réveillé, et vous êtes venu brasser tant de vacarme, si violemment vous êtes venu brasser derrière la porte de l’atelier, qu’avais-je envie de n’avoir rien entendu. » Et alors je mis un coup de pied dans la grande porte en fer ; — dégage, et rien de plus !


Levant les yeux au ciel, je me tins longtemps plein d’aplomb, de force, de certitude, bien décidé comme tout bon homme à ne plus m’assoupir et à ne plus rêver ; mais le vacarme ne cessa pas, et mon invective ne donna rien, et le seul mot proféré fut un ordre hurlé : « Dégage ! » — C’était moi qui le criait, et un écho à son tour me hurla ce mot : « Viré ! » — Purement cela, et rien de plus.


Arpentant l’atelier, et sentant en moi tout mon corps bouillir, j’entendis bientôt un coup un peu plus doux que le premier. « Patron, — dis-je, — sûrement, vous devez rentrez chez vous voir votre famille ; voyons donc ce que c’est, et explorons cette idée de dormir ici ce soir. Laissez votre cœur se calmer un instant, et explorons cette idée de m'augmenter ; — demain vous serez libre comme le vent, et rien de plus. »


Je fermai alors le volet roulant, et, avec un tumultueux battage médiatique, entrèrent les majestueux poulets dignes des nouvelles unes. Ils ne firent pas la moindre révérence, ils ne s’arrêtèrent pas, ils n’hésitèrent pas une minute ; mais, avec la mine de coyotes ou de hyènes, ils se postèrent à l’encolure de l’atelier ; ils se postèrent sur une bute juste en face à l’encolure de l’atelier ; — ils se postèrent, s’installèrent, et rien de plus.


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« ils se postèrent sur une bute juste en face, à l’encolure de l’atelier... »


Alors ces oiseaux de malheur, par la gravité de leur port d’armes et la sévérité des uniformes, induisant ma triste imagination à sourire : Bien que leur tête, — me dis-je, — soit vide et sans cervelle, ce ne sont certes pas des poltrons, ces lugubres et zélés CRS, tirés de leur caserne au milieu de la nuit. « Dites-nous quel est votre nom et vos revendications, et nous pourrons tous rentrer passer une nuit paisible ! » Le patron dit : « Toujours plus ! »


Je fus émerveillé que ce pompeux connard entendît si facilement de derrière la porte, bien que sa réponse n’eût un sens que pour lui et ne lui fût pas d’un grand secours ; mais nous devons convenir que jamais il ne fut donné à un patron comme lui de se voir séquestré dans son propre atelier, un patron très bête comme lui, de se voir séquestré comme un lapin dans son propre atelier, prononçant des âneries telles que « Toujours plus ! »


Mais le patron, perché solitairement comme sous acide, ne proféra que ce mot unique, comme si dans ce mot unique il répandait toute son âme[1]. Il ne prononça rien de plus ; il ne remua plus une menace de sanction, — jusqu’à ce que je me prisse à murmurer faiblement : « D’autres amis se sont déjà envolés vers le Sud ; demain matin, je serai libre, moi aussi de m’envoler, voyons la quantité de travail à encore produire. » Le patron dit alors : « Toujours plus ! »


Tressaillant au bruit de cette réponse jetée avec tant d’à-propos : « Sans doute, — dis-je, — ce qu’il prononce est tout son bagage de savoir, qu’il a pris chez quelque professeur de management qui semble poursuivre le Malheur impitoyable ardemment, sans répit, jusqu’à ce que ses chansons n’eussent plus qu’un seul refrain, jusqu’à ce que le De profundis de son espérance de Gain eût pris ce mélancolique refrain : Toujours, toujours plus !


Mais, le patron induisant encore toute mon âme heureuse à pleurer, je roulai tout de suite un bon gros joint assis sur mon plan de travail, face à la porte ; alors, m’enfonçant dans l’aphasie, je m’appliquai à enchaîner les idées aux idées, comprenant parfaitement ce que ce pitoyable patron des anciens jours, ce que ce triste, disgracieux, sinistre, gros et pitoyable patron des anciens jours voulait faire entendre en aboyant son Toujours plus !


Je me tenais ainsi, défoncé, conjecturant, mais n’adressant plus une syllabe au patron, dont les paroles terre-à-terre me cassaient maintenant jusqu’au fond des gonades ; je cherchais à changer cela, et plus encore, ma tête reposant à l’aise sur mon plan de travail que caressait la lumière de la lampe, ce plan de travail caressé par la lumière de la lampe que ma tête, à Moi, ne verrait en prison plus, — ah ! Toujours plus !


Alors il me sembla que l’air s’épaississait dehors, parfumé par un gaz lacrymogène tout-à-fait nocif que balançaient des CRS dont les pas battaient le parking de l’usine. « Infortuné ! — m’écriai-je, — ton collègue t’a donné par un appel anonyme, il t’a envoyé au casse-pipe, au casse-pipe et des CRS comme aux p’tits gars du nord ! Expulsés, oh ! Hauts Fourneaux, Florange, et oubliés ces p’tits gars du nord perdus ! » Le Patron dit : « Toujours plus ! »


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« J'aimerais être un népenthès, pour aller en Thaïlande... »


« Profite ! — dis-je, — être de malheur ! nom d’oiseau de de mes deux, qui toujours profite ! que tu sois un envoyé de Papa, ou que sup de co t’ait simplement poussé, parachuté, mais en faisant comme chez toi, dans ma belle usine, rationalisée, dans ma petite entreprise que tu pousses à la crise, — dis sincèrement ce que tu veux, ou je te cogne, existe-t-il, existe-t-il un assez dans ton idée ? Dis, dis, ou je te cogne ! » Le patron dit : « Toujours plus ! »


« Profite ! — dis-je, — être de malheur ! nom d’oiseau de mes deux ! toujours profite ! par Damoclès sur ma tête, par cet argent que tous deux adorons, dis à ton salarié chargé d’alcool si lui, par celui d'une promotion lointaine, pourra embrasser une fille de joie que le prix nomme péripatéticienne, embrasser une jeune mais chère fille que le prix nomme péripatéticienne. » Le corbeau dit : « Jamais plus ! »


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« Ô fier patron, je n'en attendais pas moins de t...comment ça jamais plus ? »


Mais cette parole fut le signal du passage à l'action, « ah maudits uniformes ! — hurlai-je en me redressant. — Ainsi c'est la tempête, fini l'alcool bonjour le lacrymogène ; je laisserai ici tout un tas de plumes comme souvenir du combat contre mon patron adoré ; laisserai des portes fissurées ; peut-être des dents fichées dans le plancher ; quand s'arrache la porte me voilà roué de coups et solidement attaché ! » Le Patron libre de jubiler : « Toujours plus ! »


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« Les capsules lacrymogènes défonçaient la fenêtre à l'heur de l'assaut... »


Et le Patron, immuable, est toujours installé, toujours installé sur le siège dans son bureau de directeur, juste en-dessous des banquiers ; et ses yeux ont toute la semblance des yeux d’un crétin qui rêve d'avarice ; et la lumière de la lampe, en ruisselant sur lui, projette son ombre sur le plancher ; et mon âme, hors du cercle de cette ombre qui gît flottante sur le plancher, en prison, pour toujours sera enfermée, — toujours plus !
  1. C’était le cas


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