Illittérature:Jeu d'un soir d'été

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Jeu d'un soir d'été


Chronique arbitraire et bucolique


Il me semble aujourd'hui avoir eu une carrière bien remplie, dûment accompagnée de tout ce qui fait le bonheur de l'homme ; sans toutefois m'épargner totalement ces quelques adversités mineures par lesquelles l'existence permet parfois la délicieuse satisfaction du mérite, tel le doigt taquin et attentionné du Créateur, son parcours tranquille et docilement tapageur parvint à m'apporter, la plupart du temps, une grande impression de plénitude. C'est pourquoi il me paraît naturel de partager avec le monde dans ce petit entrefilet quelques étapes de ma vie, dont le mérite sera, je l'espère, autant de distraire que d'informer le lecteur, qui pourra ainsi se représenter avec des efforts mineurs ce qu'est la réussite sociale et à quoi ressemble le quotidien (mais peut-on vraiment parler de quotidien lorsque la richesse et la perfection morale s'accroissent de jour en jour, de sorte qu'aucun ne ressemble au précédent, si ce n'est par l'heureux sentiment de liberté et de justice qui en caractérise chaque instant d'une manière si extraordinaire?) d'un homme simple et doux, qui sut garder l'abnégation et la foi de ses débuts tout au long de son existence.


On m'avait ainsi, un jour, courtoisement invité à un petit dîner à la campagne, ma foi tout à fait sympathique et fort simple, chez la femme de notre maire. La grande dame possédait en effet une vaste et belle propriété aux abords de Jersey, qui accueillait de temps à autre les plus grandes figures de la région ; c'était là le domicile des plus prestigieux écrivains, de richissimes hommes de goût, de membres éminents du plus haut corps (à ceux qui critiqueraient la justesse de cette qualification que j'estime convenir sans défaut à a situation présente, je répondrai par le fait qu'elle s'appliquait doublement à ces personnes en particulier, car elles possédaient chacune assidûment, et sans défaillance pour la plupart, avec une constance et une rigueur peu communes et qui en remontreraient à tous nos prétendus médecins et autres compositeurs de recommandations stupides et invraisemblables dont ils nous abreuvent jour et nuit, deux souples et vigoureux bras, dûment fixés à un avant-bras tout à fait adapté à cet effet d'une part, et à la partie supérieure de leur tronc de l'autre ; cela, je pense, suffira à clore le bec à tous ceux qui aspireraient indûment à une vie de facile critique en ce qui concerne la légitimité et le droit fondamental à occuper un tel poste, surtout lorsque celle-ci est si heureusement confirmée) administratif et juridique. Il me semble d'ailleurs que le dessein de ces deux institutions, tout à fait respectables, étant acquis qu'elles sont et demeureront de la plus haute utilité publique, consiste en réalité dans la rigoureuse sélection des éléments les plus raffinés et meilleurs disputeurs qui soient parmi l'ensemble du peuple, et ce dans le but très-noble et très-profond de pouvoir toujours fournir à la bonne société d'un pays les fruits les plus mûrs et éclairés qui se puissent trouver à l'intérieur de ses frontières ; il me semble également que c'est à l'obtention de tels éléments que doit tendre tout civilisation qui se réclame respectable, et que cela seul permettrait par ailleurs de justifier l'ensemble des guerres passées et à venir relativement à la rareté et à la jalousie légitime que susciteront de telles créations du génie humain.


Je ne m'attendais pas, à vrai dire, dans ce petit salon, à une telle débauche de faste ni au degré de raffinement qui caractérisait la bienséance coquette que l'on avait déployée pour nous ; tout était réuni pour accueillir le convive le plus exigeant et, en vérité, je ne me reproche nullement la gloutonnerie dont je fis preuve ni la direction prise par les quelques petits-fours qui gisaient incompris dans l'assiette de mes voisins. La société était par ailleurs des plus animées, et je me créai des relations que n'eussent pas dédaigné les plus grands de ce monde.

Il y avait ainsi en qualité de pamphlétaire le directeur de la meilleure gazette à sensations des environs (selon chacun). Il y avait en tant que représentant de la capitale un galeriste très doué et plein de distinction (selon le peuple). Il y avait également en qualité de très-haut fonctionnaire le maire, bien sûr, ainsi que (au dit de tous) son plus compétent Premier Secrétaire. Il y avait en tant que grand critique un artiste des plus engagés (de l'avis général), et en tant que poète de l'année (selon le jugement commun) l'homme dont l'ouvrage impressionnant avait été, en moins de trente vers, de parvenir à résumer l'intégralité de l'Iliade d'Homère, sans omettre un seul personnage. Il y avait, en qualité de pâtissier émérite (c'était de notoriété publique) celui de la rue saint-Thomas, dont le maire estimait fort le travail, le complimentant à grand renforts d'hyperboles audacieuses et de descriptions pour ainsi dire délectablement mitonnées ; et en quantité son père, un garçon robuste et plein de santé qui devait rassembler à lui seul quelque deux cents livres. Il y avait comme femme la plus distinguée de la ville (selon ses couturiers) la compagne du sous-préfet, qui était venu quant à lui en sa qualité incontestable de gros homme amateur de vins. Il y avait moi-même enfin, en tant que moi surtout, également venu comme rédacteur en chef du Bois-sans-soif, le plus prestigieux journal de la région (selon moi-même).


Il n'y avait donc là, en somme, que l'écume blanche de la bonne société, ceux dont la fortune et la gloire étaient bien en place, des amis très intimes ; pour cette raison, j'imagine, que la monotonie vous saisit à trop longtemps côtoyer les mêmes personnalités, la maîtresse de maison changeait souvent de préférences, renvoyait l'un qui ne la distrayait plus, amenant dans son cercle d'autres qui la choquaient suffisamment pour qu'elle pût s'en émouvoir ; c'est une bonne chose, après tout, que puissent se rencontrer dans ce monde tous ceux qui un jour avaient eu l'heur de plaire à Mlle Finelune.

Je dois toutefois vous avouer un certain malaise que j'éprouvai au milieu de tant de formidables têtes ; certes, j'y avais ma place légitime, mais il n'est pas jusqu'aux plus grands qui ne se sentent parfois écrasés par leur propre puissance, et puissance il y avait, puisque j'évoluais parmi le gigantisme de la renommée la plus forcenée.

Pour passer agréablement le temps, rien n'avait été négligé ; nous avions à notre disposition les mets les plus fins, le temps le plus charmant, les conversations les plus agréables, le cadre le plus splendide que nous pouvions imaginer. Ce n'est qu'au crépuscule que nous commençâmes pour certains à nous ennuyer ; et encore s'agissait-il des plus retors des importuns, des plus barbares échantillons de société qui se pussent concevoir ; à vrai dire, ces peu civils individus ne gênaient guère, car nous sûmes composer avec leurs réserves et tourner ces fats en ridicule.

Peu après, notre amphitryon nous proposa une petite promenade, dont le but serait un promontoire parfait qui surplombait la mer, et dont on nous avait vanté les mérites tout au long du repas. Ce fut avec une grande joie et une humilité certaine que nous quittâmes la table pour offrir à nos jambes le luxe de quelques pas bien mérités ; nous nous sentions tenus à cet hommage, voyez-vous, car celui qui s'en sert sans cesse ne comprend que rarement le miracle de la perfection articulaire, le génie véritable de celui qui, tel Michel-Ange sculptant son David, conçut et assembla au sommet de son art ces élégantes choses qui nous permettent à tout instant de nous passer de voiture, épargnant ainsi les forces de nos animaux de bât.

Nous devisions gaiement sous la lune pleine à ses trois quarts, qui nous illuminait et donnait à toute couleur une teinte fantastique, cependant que le soleil se mouchait petit à petit dans la mer que l'on devinait à l'horizon. Lorsque enfin nous arrivâmes, chacun d'entre nous retenait son souffle ; il était vrai que le spectacle présentait, au premier regard, un certain charme. Cependant, beaucoup de réactions me parurent exagérées, tant et si bien que je commençai à douter de l'acuité du regard de mes malheureux convives ; c'est ainsi que je me propose dans cet article, chers et avisés lecteurs, de vous présenter en détail les réussites et les échecs de ce paysage, afin que de vous permettre désormais de savoir à quoi vous en tenir si un jour vous décidez, à l'instar des critiques légendaires, de confronter votre jugement aiguisé à quelques-unes des pièces maîtresses de la nature.

Il y avait d'abord une grande anse, dont notre point de vue formait la base, et qui avait, en sa plus grande longueur, environ cinq cents brasses d'un bord à l'autre ; au milieu gisait une étendue d'eau vaste et agitée, dont la teinte variait du vert foncé au rouge vif, et qui paraissait agir d'elle-même lorsqu'il arrivait qu'elle recouvrît quelque roc qui dépassait à sa surface. Plusieurs récifs, tout à fait minéraux et très sérieux par ailleurs, affleuraient, le plus haut parvenant sans peine quinze pieds au-dessus du niveau de l'eau ; d'abord très grandes et élevées, ces éminences se raréfiaient et se tassaient à mesure que l'éloignement de la rive croissait. Cela, à parler franchement, semble à première vue très esthétique, et nul doute que bien des néophytes y verraient une subtilité difficile à obtenir ; la vérité est que cela produisait un effet grotesque pour quiconque s'y penchait un peu, car il nous était de cette manière parfaitement impossible d'embrasser les plans les plus lointains de la scène, pour peu que l'on se plaçât un peu en dessous du point de vue habituel de l'homme ; cela, je pense, témoigne d'une grande ignorance des règles de la perspective, et à moins que l'on ait souhaité signifier par là quelque vérité cachée, mais au demeurant fort obscure, réduisait à néant bien des efforts que l'on avait pu faire par ailleurs, puisque deux tiers de la scène étaient pour ainsi dire complètement obstrués.

La falaise que nous surplombions avait quant à elle une hauteur de cent coudées à peu près, et allait s'affaissant vers la droite, si bien que l'on retrouvait un rapport presque double entre notre hauteur et celle de l'extrémité sénestre de la crique ; cette disproportion, grossière en elle-même, trouvait de manière assez surprenante une certaine harmonie dans la proximité et la violence de la mer, qui par un savant jeu de vagues brisait suffisamment les repères pour que les lignes les plus obliques parussent se redresser ; on ne voyait plus la déclivité du sol comme une tare, mais comme un pendant étrangement naturel au balancement des flots. Il me sembla toutefois que cette disposition était seulement le fruit du hasard, car rien dans la technique n'indiquait que l'on n'eût point pensé séparément la terre et la mer ; de cela découlait une conception bien évidemment très imparfaite de la nature et des formes mais malheureusement de plus en plus répandue de nos jours parmi les jeunes artistes, qui ne semblent jamais prendre en compte les idées ancestrales de complétude et de perfection mutuelle de la forme, et s'entêtent à donner un sens abusif, souvent d'ailleurs en faisant preuve d'une grande application, à de multiples éléments particuliers sans se préoccuper de la concordance de l'ensemble, ce qui résulte bien souvent en une vaste cacophonie. Ce défaut dont j'ai parlé, bien que masqué, témoignait quant à lui d'un excès de tempérament bien évident chez notre artiste, vice dont l'ampleur était telle que la totalité de la scène y perdait grandement en qualité relativement à un archaïsme décadent et austère qui parvenait à se loger en de nombreux endroits.

Au-dessous de nous s'étendait une plage qui eût gagné à être plus étendue, bien que rarement je fus témoin d'une aussi grande science en ce qui concernait la teinte et la texture du sable ; l'éclairage apportait une réelle perspective et en sublimait l'étroit liseré, d'une manière telle qu'il s'en faisait dégager une vivacité et une souplesse des plus surprenantes. Je notai par ailleurs que la partie inférieure des rochers, et ce jusqu'à une distance de quelques coudées au-dessus de l'eau, présentait un dégradé de vert assez laid qui jurait avec les teintes subtiles qui dominaient par ailleurs, trahissait une fréquente humidité et me paraissait être de mauvais augure quant à la conception générale de la suite.

De manière globale, et sans me compromettre par une hypothèse invraisemblable, il était assez évident que la quantité extraordinaire de détails qui jaillissaient de chaque parcelle de cette scène était le produit d'un œil très talentueux ; il n'était pas impossible que ce fût le même homme qui ait réalisé la chapelle du village voisin, que nous avions croisée en venant, et où se retrouvait une certaine tendance à la profusion et au déploiement complexe de formes tout à fait variées. Il manquait cependant, dans un cas comme dans l'autre, la grandeur et l'unité à la scène, l'apprentissage véritable d'une courbure précise, incisive, la présence scintillante de ce voile imperceptible et discrètement atténuant, comme un rideau de satin devant une fenêtre où frappe la pluie, de cette patine, qui naît de la main lasse et vive et de l'épuisement particulier que cause incessamment la douloureuse pointe de la réminiscence ; en réalité, ce caractère profond et sensible que l'on retrouva particulièrement dans les dernières peintures de Raphaël, et qui est selon moi la marque du seul génie qui a appris à se connaître.

Je reconnais que, bien que n'ayant point étudié personnellement l'art, ayant connu néanmoins plusieurs personnes très-savantes et disposant de vastes compétences en ce domaine à l'université d'état de Fangeville où je fis mes classes ; ayant appris sur le tas à estimer au premier regard si une œuvre valait ou non que l'on s'y attache, à distinguer l'artiste de l'envieux, le grand du négligeable, et après avoir réalisé avec horreur l'appréciation positive que je m'étais faite de certaines créations bâclées et malvenues (ou à l'inverse l'incompréhension qui m'avait saisi à l'occasion devant d'autres ouvrages resplendissants, et dont dans mon défaut de science je relevai avec une inopportunité invraisemblable les quelques inconvenants défauts), il ne m'était jamais venu à l'esprit de réprimander ouvertement mes semblables pour leurs propres imperfections ; ce fut toutefois chose faite après ce jour, au cours duquel je ridiculisai tous ces ignares, qui se croyaient critiques pour avoir une fois fouillé des yeux le tableau d'un artiste peu connu, dans une série de reniflements et de dépréciations particulièrement bien troussés qui, au-delà de convenir parfaitement à la comique expression d'incompréhension qu'ils arboraient tous comme un drôlatique et sautillant fanal, éloignèrent définitivement tout doute quant à la qualité de ma personne.


C'est ainsi que, chassé par les imbéciles et les béotiens qui avaient reconnu autant que craint mon talent et ma clairvoyance, armé toutefois de ma foi inébranlable en moi-même et en la justesse de mes convictions que je conservai comme une boussole en mon cœur, et qui m'orienta par la suite sur les mers peu aimables de la vie, je devins enfin, en une contrée plus propice, et grâce à l'aimable assistance de quelques connaissances que n'avait pas encore atteint la jalousie et la mesquinerie caractérisant si honteusement ce siècle, quelqu'un à ma mesure.


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