Chronique d'une journée ordinaire

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Six heures du matin. Mon réveil s'éveille et sonne, râle et grince une grotesque valse, imitant de son haut-parleur grésillant la stridulation champêtre d'un grillon des prés à l'agonie dans sa vieillesse de deux étés. Avec le profond désir de respirer encore quelques miellées d'hypnose à travers mes yeux poisseux de chassie, paresseux à l'envi, j'ouvre avec une raideur toute matinale le volet qui protégeait mon sommeil du jour naissant. Mes genoux et toutes mes articulations craquent avec une allégresse déplacée tandis que la hantise d'une nouvelle journée de travail s'insinue comme un lent poison dans mes artères. Aussi décidé-je prestement de compenser l'amertume que m'inspire la société par le déversement subtil, ravissant, et pour tout dire presque artistique des restes de pizza qui languissent depuis une semaine environ sur ma table basse, à travers la fenêtre donnant, dans une avidité querelleuse et impatiente, sur maints crânes aussi nus qu'ignorants.

[modifier] En attendant le crépuscule

Ma jeune voisine, habillée comme toujours de sa petite nuisette semi-transparente qui s'irise si élégamment dans la luminosité pâle de la ville paraît, par une coïncidence que je ne m'explique pas, au même instant à sa terrasse. Elle me fait timidement signe, un peu surprise, son
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J'avais l'intention de vous présenter les formes élégantes, chatoyantes et fluides de ma jolie voisine pour que vous puissiez vous-mêmes en juger, mais finalement, une image de ce majestueux cerisier en fleurs me semble suffisamment appropriée, non?

bras nu frissonne dans l'air frais et cireux, elle ne sait pas trop ce qu'elle peut montrer d'elle, elle se tourne un peu de côté et danse d'un pied sur l'autre. On est voisins depuis plusieurs années, oui, mais on ne se parle pas tant que ça. Ce n'est pas moi qui l'aiderai à trancher, même, je ne sais pas moi-même si ça me plaît de la voir, je ne crois pas. J'ai tellement pris l'habitude de voir les gens que même là ça ne me gêne pas. De toutes façons, je la croiserai sûrement ce soir, quand je rentrerai chez moi avec ma grande épine dorsale voûtée, indécise et un peu effrayante, qui penche à gauche, à droite sans savoir, comme un pantin, mes pas précautionneux, qui semblent tomber, les uns après les autres, avec un petit bruit sec sur le bitume, en les retenant comme si j'avais peur que ce soient mes os qui puissent se briser, mais c'est absurde, n'est-ce-pas? Après la journée, devant sa maison là je lui dirai bonjour, enfin bonsoir, n'est-ce pas, oh vous savez, avec tout ce qu'on travaille maintenant, c'est pas étonnant si on ne sait plus faire la différence entre le matin et le soir! Je rirai, je dirai oui, oui, vous avez raison, et puis peut-être je demanderai comment elle va, avec son mari qui a perdu son emploi et puis le fils de quatorze ans qui fait sa crise d'ado. Elle me dira que c'est un monde difficile, bien sûr, mais il faut pas s'en faire, plein de gens passent par là, oui plein, et qu'elle-même s'est cogné la tête dans sa porte la semaine dernière, est-ce qu'elle s'est plainte une seule fois? Je veux dire, plein de gens ont des problèmes plus graves, la crise, oui la faim dans le monde,et qu'il faut pas s'en faire, non, c'est irrespectueux. Je lui dirai que c'est vrai, à demain, peut-être, et elle me sourira.


Mais pour l'instant je ne lui réponds pas. Je n'aime pas dire bonjour de loin, comme ça, sans se voir, parce que c'est trop facile de mentir. A la fenêtre, point de salut.

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Moi[1] en tenue de guerre.

[modifier] Le travail scelle l'As hanté

Il y a des habits un peu partout chez moi, qui emplissent, bruissent à mon pas empesé.

C'est chaque jour à travers, non sans quelque effroi, que je sais, avisé, la mine d'un banquier, professer aux incertains, aux indécis, aux obstinés, aux indignés, les vertus pléthoriques et ploutocratiques du nouveau compte courant que l'on inaugure à chaque saison. En soi, ce serait plutôt ennuyeux, si la diversité des personnes, la multiplicité des tempéraments, ne me procurait pas toujours une jubilation sans bornes. Il y en a tant, ce serait une telle joie pour moi que de vous en faire toute la liste, mais j'ai entendu dire que la plupart d'entre vous détestent ça, les listes, alors...

Tels partent en montrant clairement que je leur ai fait perdre leur temps, et que j'entendrais rapidement parler d'eux s'ils étaient moins occupés ; je ne m'étendrai pas trop sur eux[2], car l'empressement qu'ils se plaisent à affecter est l'attention la plus grotesque, l'outil le plus ridicule, la manière la moins élégante jamais mise en place pour un homme de dissimuler l'inanité d'une vie. Cette pudeur agressive serait cependant pardonnable pour peu qu'ils fissent l'effort de s'en réclamer ; mais on a l'impression qu'ils hésitent sans cesse comme un voyageur devant un gué à passer, craignant de mouiller leurs chaussures trouées, alors même que la rosée engourdit leurs orteils et endolorit leurs pieds ; ils sentiraient moins le froid en entrant dans l'eau ; de toute manière, ce n'est pas comme s'ils avaient la moindre petite chambre au cœur de la ville, plus loin, quelque part devant, si? S'ils avaient au moins l'orgueil indécent de rassembler en une petite saynète dérisoire toutes ces pacotilles qu'ils ont fini par déclamer aux abords de leur vie, ils feraient peut-être des camelots acceptables, avec leurs phrases sèches et leurs mouvement exaspérés, qu'ils pourraient habiller un peu ; mais c'est comme s'ils rougissaient de ce qu'ils ont de meilleur, ils me font presque frissonner, pas vous?

Il y en a d'autres qui se montrent tout de suite intéressés, mais qui peu à peu se rétractent, comme s'ils avaient eu un peu honte d'eux-mêmes, de leur empressement, et, ma foi, ils m'exaspèrent un peu, ceux-là, mais juste un peu, avec leur air de gros chat perché sur un arbre qui nargue son maître par de petits miaulements hésitants.

Il y a aussi ceux qui au début se défient, se roidissent, font bien sentir qu'ils vous écoutent par politesse et rien d'autre, pour finir rapidement par se lever, en faisant mine soudain de peser soigneusement le pour et le contre, puis se ravisant brusquement et expliquant que c'était une offre tout à fait séduisante mais que, malheureusement, ils ne peuvent rien promettre, même s'ils y réfléchiront, ça oui. Ensuite ils restent un peu songeurs, et donnent l'impression de penser réellement à toutes ces histoires. Ce sont mes préférés, ceux-là, parce que ce sont ceux qui savent le mieux, mentir, et même parfois ils finissent par rappeler, par me dire que oui, ça y est, ils ont bien l'intention d'accepter, et c'est cela, le comble du mensonge, n'est-ce-pas?

[modifier] Le Lion de la Honte Humaine

Après le déjeuner, il y a comme un apaisement dans l'air, une hésitation nonchalante et imprécise qui remue le fond des yeux comme de la vase ; c'est l'heure des absences, des trêves temporaires avant la grande ruée de l'après-midi ; les cravates se dénouent ; quelquefois même on ouvre les fenêtres, on se détend et on se laisse aller à une petite causette avec le collègue naguère honni. C'est là que je me mets à chasser : l'euphorie de la discrétion me gonfle le sternum, pointille de mille traits ardents et célestes la doublure de mon veston, s'essaie à l'acupuncture ; moi, de mon côté, je renifle, je sens, je guette, je surveille, j'appâte, je subjugue, je m'évanouis pour tous ; je suis la hantise de la comptable toujours si coquette avec ses poudres et son fard à paupières, la vengeance du stagiaire qui me regarde avec humilité, moi, pendant que je les observe, eux tous.

Petit, soupèse en ton cœur les supplices et les infamies de tes aînés ; songe à leur malignité et à l'ingéniosité qu'ils ont employée à l'échafaudage de ta souffrance. Les moqueries, les absences inexpliquées de crayons et de feuilles à l'imprimante, la vieille dame qui n'entend rien et qui reste persuadée que vous êtes de mèche avec la Poste qui est toujours en retard et son voisin qui dépose ses ordures devant sa porte, ont bien failli te déposséder de ta santé mentale. Sans compter, de temps en temps, les faveurs discrètement pratiquées à tes supérieurs dans le feutré malpropre et glacial des sanitaires, où dans leurs discours improbables résonnaient déjà les splendides et spécieuses fables d'une ascension éclatante et d'un poste avantageux...

Car j'attends l'instant où ils seront le plus ridicules, le plus misérables, celui où ils réalisent que toute leur carrière et tout leur avancement sont si incroyablement inutiles et oiseux, qu'ils les donneraient volontiers pour échapper, durant cet instant insondable où l'opprobre absolue se jette sur leur pauvre et honteuse personne, à mon regard qui n'oublie rien, qui rit de n'importe quoi, et qui vaut celui de tous. Prenez garde, mes agneaux ; car les lions chassent en meute, et l'innocent d'hier, aujourd'hui sera criminel.


Lorsque la secrétaire se penche et que la couture de sa jupe craque, je suis là, je ris de sa gêne, même si personne ne l'a vue ; elle devra déployer toutes ses ruses, toute son assurance pour que l'on ne le remarque pas, elle sait que je me moque, elle rougit et me lance un regard discrètement indigné.
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« Mince alors... Bah, ça ne se verra pas trop, si je la lèche un peu... »
~

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Faites attention !
Ça pourrait vous arriver à vous aussi.


Si le veston blafard du directeur s'est secrètement moiré d'un rictus vermillon et narquois pendant son passage au réfectoire, je le fixe, je deviens l’œil de toute la communauté : chacun, titillé par mon immobilité railleuse, suit en pouffant les mouvements du malheureux, qui se demande pourquoi tout le monde arbore ce joli teint violacé si propice aux complots et mutineries des gravités de toutes sortes. Contre qui? Toujours le même : l'esprit grippé qui agrippe et qui déroule, dérouille le rail du caravansérail, qui méprisant et solitaire s'essaie à défier de son engeance superbe les douces flétrissures fraîchement écloses, sous ma main fraîche et experte, d'une délicieuse forêt enflammée sous le chaud soleil de l'été. Malheureusement ça n'arrive jamais, jamais le soulèvement ne se résout en révolution, et il y a toujours un moment où quelqu'un s'étire et bâille, se retire et fouaille de sa mauvaise foi les voies imprescriptibles de l'intempérance, dont je me proclame l'ardent prophète avec une fougue si jalouse et si juvénile.


Ça m'apprendra à essayer d'aimer les gens, tiens.


[modifier] De l'aguichante terreur de la nuit

En retournant chez moi par des avenues étroites et d'obscures ruelles, en sautillant d'un pied sur l'autre comme un danseur, plein d'inspiration et d'allégresse, et en suivant de temps en temps quelques passants esseulés et hâves dans la nuque desquels je me plais à planter les doux éperons de mon regard, je me suis perdu dans l'étroitesse des venelles et l'obscurité des trottoirs. C'est avec une angoisse incontrôlable que je me suis rendu à l'évidence et à la rame de métro la plus proche. Depuis la fois où ma maman m'avait dit de ne pas lui lâcher la main à la foire[3], je ne me suis jamais égaré ; et d'ailleurs je connais la ville comme ma poche[4]. Mais c'est là une situation nouvelle, et le souffle froid comme une glace à la framboise qui virevolte entre mes omoplates, tel un papillon stomacal aussi frivole que bucolique, a quelque chose de bizarrement affriolant.

La nuit commence à tomber ; elle envahit les rues et engloutit les trottoirs comme un ogre terrifiant aux sombres replis adipo-cutanés. En marchant, je remarque au bas des murs des formes étranges et silencieuses ; ce sont des amoncellements de membres, d'indescriptibles amas anguleux d'où émerge avec lenteur une vaste assemblée d'excroissances multiples et imprécises ; je ne sais où entraîner mon corps pour échapper à ces horreurs. Des remuements indécis agitent le vide de la nuit ; chaque magasin encore ouvert à cette heure tardive, vomit à travers la saleté de ses fenêtres d'immondes scènes, enveloppées dans la profonde rêverie d'une lumière frénétique et vacillante. Le moindre parvis, le marronnier le plus innocent, se changent pour mon regard épouvanté en un cimetière cruel et nu. Les chats errants et les pigeons malades se réunissent et se pressent à mon oreille pour me murmurer les douces stances de la mort.

Heureusement, un crissement de rail m'invite à la réjouissance ; je ne suis maintenant plus trop loin du confort ferme et rassérénant de mon foyer. Je ne puis même mesurer l'étendue de mon soulagement à l'aune de toutes les petites culottes du monde ; encore moins de sa concupiscence, qui me laisse tout à fait de marbre. C'est une heureuse chose ; je sentais les effluves corruptrices de la communauté nocturne prêtes à s'écouler sur ma peau hérissée d'horreur, comme un filet d'huile de moteur tiède et fuligineux imbibe la chaussée en s'échappant d'un carter fissuré.


Je remercie les cieux d'avoir pu trouver refuge à temps ; je n'ose imaginer ce qu'il me fût advenu dans le cas contraire. Il m'eût été des plus insupportables d'en être réduit par la force des choses au sommeil au creux d'une de ces menaçantes fontaines publiques, d'un banc hanté par deux mystérieux et scrofuleux clochards à la fragrance subtile et voluptueuse de La Villageoise, voire dans le lit d'une gentille et charitable inconnue.




Tant pis, tout ça sera pour une autre fois.

[modifier] Notes

  1. Enfin, pas exactement moi, ça c'est Théophile du département des assurances... Une description exhaustive vous ferait mieux sentir sa profondeur de parfait connard ridicule et cocasse à souhait, mais, je ne suis pas sûr que ça vous intéresserait, et puis ça me semble un peu malsain.
  2. Bien que beaucoup d'entre eux possèdent un ventre qui m'apparût comme étant des plus confortables, je n'ai jamais réussi à en convaincre un. Une fois, j'ai essayé, mais la direction m'a suspendu un mois après ça, le temps que le monsieur retire sa plainte.
  3. Je l'ai toujours d'ailleurs. Elle serait sûrement fière de moi, tiens.
  4. Cette dernière restant malgré tout un peu plus propre. Et brûlant un peu moins bien. Sachez-le et ne laissez rien au hasard.


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