Écrit vain

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Ecrivain ?

Une nuit, alors que je cherchais le sommeil, m'est venue une idée bizarre. Un peu comme toutes celles que j'ai vers deux heures du matin en fait. D'habitude, toutes ces idées en l'air partent le matin quand j'ouvre la fenêtre, mais pour une fois celle-ci est restée chez moi quelques temps et a refait surface dans mon esprit : "et si je devenais écrivain ?"

Une idée tentante, après tout ce serait quand même mieux que le boulot que je fais en ce moment, mais comment fait-on pour devenir écrivain ? Ah j'ai de la chance, la désencyclopédie a un guide sur ce sujet... Donc pour être un écrivain il faut écrire quelque chose, ça paraît logique. Je pourrai toujours suivre les conseils pour devenir célèbre ensuite, je vais commencer par la première étape.

Alors il va me falloir un minimum de matériel pour commencer... du papier et un stylo ? C'est bon, j'ai tout ça : en fouillant dans un carton je retrouve un beau stylo plume qu'on m'avait offert pour passer mon bac ou quelque chose dans ce genre. C'est vrai qu'il a de la gueule, au moins on pourra dire que j'ai une belle plume. Ha ! On dirait que je suis bien parti pour être un grand auteur. Par contre ça fait bien longtemps qu'il n'y a plus d'encre dans ce stylo, j'ai utilisé mes dernières cartouches il y a des lustres... Qu'à cela ne tienne, je vais bien trouver une papeterie quelque part.

En sortant, je passe devant ma concierge qui me lance :

— Ah tiens, vous allez quelque part !
— Tout juste !
— Il y a des travaux sur la route, alors vous feriez bien de passer par autre part.
— Vraiment ? Je pourrais peut être passer par le centre ville.
— À mon avis ça ne vous mènera nulle part.
— Merci du conseil en tous cas, je pars. À bientôt.

L'écriture dans le sang

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C'est pas avec ça que mon histoire va avancer.

Après quelques détours, j'arrive sans encombre dans cette fameuse papeterie. J'entre dans le magasin et je marche tranquillement entre les rayons. En passant je me fais une réflexion : "Si on fabrique les feuilles de papier à partir des troncs d'arbres, qu'est-ce qu'on fait avec leurs feuilles ? Je n'ai jamais entendu parler de troncs de papier..." Je continue à errer dans les allées avec mes pensées stupides[1] pendant quelque temps, jusque à ce que je me rende compte que je n'arrive décidément pas à trouver de l'encre ici. Je me dirige alors vers le vendeur... il n'a pas très bonne mine. Je lui demande : "Ça va ? Vous avez l'air déprimé.

— C'est à force d'imprimer. Ce travail est désespérant.
— Vous devriez peut être prendre un comprimé pour ça.
— Il faudrait surtout que je reparte de zéro, mais je n'arrive pas à tourner la page.
— Hé bien, je suis désolé d'entendre ça, j'espère que vous arriverez à reprendre pied. En attendant, il me faudrait de l'encre et je n'ai pas trouvé le bon rayon.
— C'est normal, je ne vends pas d'encre ici. Je n'en suis pas capable.
— Pas capable ? Comment peut on être incapable de vendre de l'encre ? Ça n'a rien de sorcier.
— Oh ce n'est pas que je ne sais pas comment faire, c'est parce que je souffre d'hémophobie.
— ... Désolé, mais je ne vois pas le rapport...
— Voyez-vous, je suis de nature soucieuse. Je ne supporte pas la vue du sang et comme je me fais toujours un sang d'encre, je ne sais plus faire la différence entre les deux. Du coup je me sens mal dès que je vois de l'encre.
— C'est incroyable, ça. C'est fréquent ce genre de maladie du sang ?
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C'est déjà mieux, mais c'est pas encore ça.

— Pas plus d'une personne sur cent. Tout a commencé le jour où j'ai voulu me faire faire un tatouage[2], j'avais l'impression de saigner en permanence. Il a fallu me tatouer un bandage par dessus pour que je me calme.
— Mais dites-moi, si vous ne supportez pas de voir de l'encre, pourquoi continuez-vous à travailler ici ?
— J'ai bien songé à changer de métier. J'ai travaillé dans un port à une époque, mais ce n'était pas mieux. La vue de toutes ces ancres me rendait malade aussi.
— Comment ça ? Vous vous faites un sang d'ancre de marine en plus de votre sang d'encre d'imprimerie ?
— Non, c'est juste que je les trouvais très moches. Cette phobie n'est pas à ce point ancrée en moi même, mais un jour je suis tombée nez à tentacule avec une pieuvre, elle-même tombée du filet d'un pêcheur. C'était la goutte qui a fait déborder l'encrier.
— Ah je vois, elle a craché son encre dans votre figure ?
— Pas tout à fait, elle s'en est servi pour écrire une lettre de protestation ! Elle était indignée d'avoir été perdue à mi-chemin entre la mer et l'étal du poissonnier : si c'était pour la traiter comme un vulgaire détritus, autant la laisser dans l'eau. Quand j'ai vu ça, j'ai décidé que c'en était trop : j'ai remis la pieuvre dans la mer, j'ai remis la lettre au pêcheur et j'ai remis ma démission sur le champ. Alors je suis revenu m'installer ici, mais je ne vends plus d'encre. Voilà toute l'histoire.
— Toujours est-il que je n'ai pas de quoi écrire.
— Écoutez, vous m'êtes sympathique alors je vais vous faire une fleur. Vous allez me faire une prise d'encre.
— Vous voulez dire une prise de sang ?
— Oui c'est ça, prenez cette plume et cette bouteille et piquez moi pendant que je détournerai le regard."

Je m'exécute et je cherche une veine. Ce n'est pas très difficile : sa peau est comme un parchemin si bien que j'ai l'impression de voir une carte de son système sanguin... ou encrier dans ce cas. Je pique et je récupère quelques centilitres de ce sang complètement noir. J'aurais préféré un sang bleu, mais ce n'est vraiment pas le moment de faire le difficile... Une fois ma bouteille remplie, j'applique un tampon encreur sur le bras du vendeur et je le remercie. Après avoir été payé, il part s'allonger quelques minutes et je retourne chez moi pour enfin commencer mon premier manuscrit.

Entre les lignes

Nous y voilà enfin ! Je m'installe confortablement sur ma chaise, avec une feuille de papier et mon stylo prêt à écrire. Je commence par écrire quelques mots, pour voir... et je vois que j'écris toujours aussi mal qu'avant. Non en fait c'est de pire en pire, je n'arrive même plus à me relire aujourd'hui... Je suis dépité et l'inspiration me fuit comme mon stylo. Tout ça pour rien ? Non, pas question d'abandonner aussi vite, je vais écrire sur mon ordinateur et tant pis si ça n'a pas le même cachet qu'un vrai manuscrit écrit à la main. Je peux toujours l'imprimer avec une police qui imite une écriture manuelle après tout. Alors à l'attaque ! Mais comment écrire une bonne histoire ? Il me semble que je devrais entrer dans mon personnage, ce qui veut dire qu'il me faut un personnage... Je vais faire une histoire autobiographique, ça m'évitera d'avoir à inventer quelqu'un et puis je suis sûr de rentrer dans moi-même, au lieu de risquer de créer un héros qui ne serait pas à ma taille. D'ailleurs puisque je suis en train d'écrire comment je suis en train d'écrire, il ne me reste plus qu'à devenir moi et continuer.

Pour pouvoir entrer dans moi-même il faut d'abord que j'en sorte, alors c'est ce que je fais : je me mets hors de moi et je pars prendre un peu l'air. Pas la peine de rentrer tout de suite, rien ne presse et en plus il fait beau aujourd'hui. Il fait un peu frais quand même, alors je retourne à l'intérieur de mon corps. Il ne me va pas mal, un peu comme une seconde peau, sauf que c'est la première dans ce cas. Allons, il est temps de me remettre au travail, ce texte ne s'écrira pas sans moi. C'est alors que je réalise que je ne suis pas devant le clavier de mon ordinateur... en fait je ne reconnais pas du tout l'environnement. Je regarde autour de moi et je vois des lettres partout... Devant moi, un t. Derrière, un u. J'ai l'impression d'être dans une forêt faite de lettres et de signes de ponctuation. D'un coup je comprends : je suis entré à l'intérieur de mon texte ! C'est beaucoup plus grand que ça en a l'air vu de dehors, mais je ne peux pas rester bloqué par des mots, en trébuchant sur des virgules mal placées. Il faut que j'aille là où est vraiment mon histoire : entre les lignes. En cherchant un peu, je trouve un e majuscule et je le grimpe comme une échelle. Une fois au sommet je prends une grande inspiration, puis je saute dans le vide de l'interligne.

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L'entrée est ici.

Cette fois je suis vraiment au plus profond de mon imaginaire... C'est très grand, mais un peu vide quand même et franchement très mal rangé. Toutes les choses dont j'ai rêvé un jour ou l'autre sont disposées ça et là comme si elles étaient tombées du ciel. On croirait qu'il y a eu une guerre ici, pour éparpiller tout ça de la sorte... Un jaguar dort sur la banquette arrière d'une Jaguar, un voilier vogue sur la crème anglaise au large d'une île flottante... Il faudra quand même que je me décide à mettre un peu d'ordre dans tout ça un de ces jours. Enfin bref, tout cela est bien gentil mais ça ne fait pas vraiment avancer mon histoire. Il faut que je cherche un peu, la suite doit bien se trouver quelque part par là et justement il y a tout près d'ici la maison de mes rêves, je vais voir ce que je peux y trouver. À l'intérieur, je ne découvre rien de particulièrement utile. Tout est calme et à part un chat qui fait une sieste sur un lit, il n'y a pas âme qui vive. Je me dis que je ferais mieux d'aller chercher ailleurs, mais au moment de sortir j'entends une voix derrière moi qui me dit "attends une minute !" Je me retourne et je vois à la place du chat de toute à l'heure une jeune fille avec des oreilles et une queue de chat. Sur le coup je me dis qu'il faut vraiment que j'arrête de regarder des mangas... J'engage la conversation : "Bonjour mademoiselle, est-ce que je peux savoir qui vous êtes ? Qu'est-ce que vous faites dans mon imagination ?

— Je suis ta muse, je suis là pour te donner des idées et accessoirement t'aider à finir cette histoire avant que tous tes lecteurs soient morts d'ennui.
— Hmm c'est vrai que tu me donnes des idées...
— Ouais c'est ça... Voilà mon premier conseil : arrête de m'imaginer à poil, espèce de gros pervers et trouve-moi des vêtements au lieu de te rincer l'œil !
— Euh oui pardon."

Dans une commode, je trouve quelques habits que je donne à ma muse peu commode. Pendant qu'elle les met, je lui demande : "Mais depuis quand j'ai une muse moi ?

— Tous les écrivains ont une muse. Peut être qu'à force de faire des écrits vains, tu as fini par devenir un écrivain par accident.
— Heureusement que je ne fais rien de bon matin, j'aurais eu l'air malin en écriteau...
— Un écrivain qui fait des jeux de mots pourris... J'ai une autre hypothèse : peut être que tu as des problèmes psychiatriques. Tu es conscient que tu te parles à toi-même en ce moment ?"
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Quoi ? C'est mon imagination, j'y mets ce que je veux.

Je préfère ne pas répondre à cette question, ça ne ferait que lui donner raison... Ma muse finit de s'habiller et reprend : "Ah ! C'est mieux comme ça. Bon, maintenant dis moi comment je peux t'aider à finir ton texte ? Il parle de quoi ?

— Tu n'as pas lu le début ?
— Non, je dormais.
— Je croyais que les chats ne dorment que d'un œil...
— Ça ne veut pas dire qu'on utilise l'autre pour lire tes inepties.
— OK OK... Alors j'étais en train d'écrire un texte sur moi en train d'écrire quand je suis arrivé là.
— Donc tu es en train de faire avancer ton texte en ce moment même, non ?
— Euh... Oui. Je crois que oui.
— Parfait ! Alors tu n'as plus besoin de moi, je vais finir ma sieste, à plus tard."

Elle repart vers la chambre en baillant. J'aurais dû m'y attendre, après tout c'est ma muse, normal qu'elle soit terriblement paresseuse. Avant qu'elle se rendorme, je lui demande une dernière chose : "Dis moi au moins comment sortir de là, je ne peux pas rester dans mon imaginaire indéfiniment. Il faut bien que je retourne travailler demain matin.

— Tiens, prends ça." Elle me tend un fil "Tu n'as qu'à suivre ce fil, tu retrouveras la sortie.
— On dirait un fil de téléphone.
— Oui, c'est bien pour ça qu'il y a quelqu'un au bout.
— Merci ! À bientôt j'espère."

Pas de réponse, elle s'est déjà rendormie en ronronnant.

Retour au bercail

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Oui ça va vite, mais c'est vraiment impossible à garer.

Je marche tranquillement en suivant mon fil téléphonique et je me demande à quoi ressemble l'Ariane qui est au bout. Enfin j'arrive au bout et je suis un peu déçu : ce n'est pas une jeune princesse qui m'attend, c'est la fusée de l'agence spatiale européenne. Pourquoi mon imagination ne veut-elle pas me faire plaisir ? Enfin... Au moins je sais maintenant comment retourner à la réalité et mon appartement de banlieue. Je prends place dans la cabine et immédiatement le compte à rebours commence. Dix secondes plus tard je sens que je décolle, le bruit est assourdissant, la fusée prend de la vitesse quelque temps... puis ralentit. Le compteur indique 20 km/h... Je m'attendais à quelque chose de plus grandiose pour mon retour, mais après tout c'est de ma faute : j'aurais pu aller n'importe où dans mon voyage imaginaire, prendre n'importe quel itinéraire et tout ce que j'ai trouvé à faire c'est de prendre le périphérique.



  1. Et si les trombonistes peuvent se faire agrafer, est-ce qu'on a déjà vu une agrafeuse se faire tromboner ?
  2. Je n'ai pas osé demander s'il s'était fait tatouer une ancre.


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